dimanche 27 mai 2012

"Cuisine tatare et descendance"


Quand Sulfia, sa fille unique si laide et si terne, lui annonce qu'elle est enceinte par l'opération du Saint-Esprit, Rosalinda ne pense d'abord qu'à éliminer l'enfant à naître. Malgré tous ses efforts, Aminat paraît, et Rosalinda conçoit immédiatement pour elle un amour violent et exclusif, au point de tenter d'évincer Sulfia. Son mari la quitte? Elle s'en moque: c'était un bon à rien qui ne lui manquera pas. Alors que la pénurie fait rage dans l'URSS des années 80, Rosalinda se démène pour qu'Aminat soit bien élevée et ne manque de rien. Un jour, elle se rend compte que dans l'intérêt de l'enfant, elle doit trouver un moyen de leur faire quitter le pays... coûte que coûte. 

Quel personnage que Rosalinda! La narratrice de "Cuisine tatare et descendance" est un véritable tyran domestique. Elle a toujours raison, les autres ne sont que des cancrelats à côté d'une femme aussi belle et intelligente qu'elle. La façon dont elle vante sans cesse ses propres mérites tout en rabaissant son entourage fait hésiter le lecteur entre la stupéfaction, le rire et le doute - et si, dans le fond, Rosalinda n'était pas un monstre d'égoïsme mais une femme pragmatique convaincue que la fin justifie les moyens, et qui fait de son mieux pour s'en sortir dans des circonstances difficiles?  Même si l'on est horrifié par la manière dont elle manipule ses proches, on ne peut s'empêcher d'admirer sa volonté de fer... et de dévorer son histoire d'une traite pour savoir comme elle finira. Bien écrit et bien traduit de l'allemand, "Cuisine tatare et descendance" donne à l'immigration le visage d'une femme hors du commun. 

mercredi 23 mai 2012

"Mauvais genre"


Ils sont six étudiants d'Oxford qui vivent ensemble dans une immense maison décrépite. Mark, le propriétaire des lieux, est riche à ne plus savoir quoi faire de son argent, passionné de théologie, gay et dépressif. James, le narrateur issu d'une famille modeste, a toujours été un élève brillant, mais une blessure au genou le fait décrocher sur le plan scolaire et réduit à néant ses espoirs sportifs. Emmanuella la belle Espagnole est l'objet initial de ses fantasmes, mais c'est avec Jess la violoniste qu'il connaîtra sa première relation sérieuse. Enfin, Franny, grande bosseuse qui n'a pas la langue dans sa poche, sort avec Simon dont la petite soeur Nicola va bouleverser l'existence de Mark... 

"Exceptionnellement décadent et comique", affirme Frédéric Beigbeder sur la couverture de "Mauvais genre". Sans doute était-il sous l'emprise de quelque substance illicite quand il a rédigé cet avis. J'ai cherché vainement une trace d'humour dans la prose de Naomi Alderman. Quant à la décadence annoncée, il semble qu'elle se résume à la bisexualité de certains personnages et à leur tendance à ne se coucher qu'une fois le jour levé. On a vu plus subversif - par exemple, dans "Le Maître des illusions" de Donna Tartt qui, à partir de la même situation de départ, développait une histoire autrement sulfureuse, malsaine et cruelle. Ici, le drame annoncé dès l'introduction m'a laissée totalement froide, et pas un instant je n'ai réussi à m'intéresser au sort des personnages. Je ne dirais pas que "Mauvais genre" est un bouquin à jeter, mais de mon point de vue, il souffre beaucoup de la comparaison avec ce qui reste l'un de mes romans préférés de tous les temps. 

lundi 21 mai 2012

"Un jardin extraordinaire"


En voyage au bout du monde ou au volant de sa voiture, Maud Ritter sème le désordre partout où elle passe. Rien ne résiste à la tyrannie de son énergie. Mais il suffit d'une rencontre dans un train avec Fox, grand maigre aux allures d'évêque, pour réveiller chez elle les feux éteints de la séduction. 

Ni le titre de ce roman de Sophie Bassignac, ni l'illustration du bandeau, ni même la quatrième de couverture ci-dessus ne m'auraient convaincue d'acheter  "Un jardin extraordinaire". Mais il se trouve que j'en avais lu une critique très alléchante dans un magazine féminin quelques jours avant ma visite à la Fnac. Alors, je me suis autorisé ce craquage, et je ne l'ai pas regretté. 

"Un jardin extraordinaire" est de ces romans que l'on hésite à dévorer d'une traite ou à économiser pour le faire durer le plus longtemps possible. Sophie Bassignac a une écriture lumineuse et pleine de vie - presque autant que son héroïne, femme sublimement libre et solaire dont l'ennui est le pire ennemi. Son jardin éphémère, renouvelé à chaque saison, reflète le chaos magnifique qui bouillonne en son âme. Chacun de ses gestes un peu trop amples, chacun de ses mots prononcés avec un peu trop d'enthousiasme vibre d'une intensité presque douloureuse pour son entourage. Le moindre détail du quotidien peut susciter  en elle une émotion bouleversante. 

"(Maud) avala une grande rasade de grenadine à l'eau qui lui fit l'effet d'une bombe à fragmentation. Un saut vertigineux dans le vide la ramena directement en enfance, comme si rien ne s'était passé entre-temps. Aucune image précise, remarqua-t-elle, mais un état perdu et retrouvé qui lui fit habiter son corps de la tête aux pieds et sans douleur. A la terrasse du café, elle avait soudain dix ans, et personne ne le voyait." 

Si Maud existait pour de vrai, je la trouverais sûrement épuisante. En tant qu'héroïne de roman, elle est habitée par une grâce tout simplement inoubliable. 



Vernis 533-April de Chanel
Marque-page trouvé chez Bird on the wire

samedi 19 mai 2012

"Une nuit à Rome" T1


A l'aube de la quarantaine, Raphaël vient enfin de se caser avec Sophia. Renonçant à ses aspirations artistiques, il a accepté un boulot dans l'agence immobilière du père de la jeune femme, et il vient d'adopter un chaton avec elle - pas encore de faire un bébé, mais ça pourrait venir. Bref, la vie de Raphaël semble enfin lancée sur des rails... jusqu'au moment où il reçoit une vieille cassette VHS. Vingt ans plus tôt, il s'est filmé avec son amour de l'époque, Marie. Tous deux nés un 15 août, ils se sont promis, quoi qu'il advienne, de passer ensemble la nuit de leurs 40 ans - à Rome. 

Comment ces retrouvailles vont-elles aboutir au drame annoncé dès l'introduction? On ne le saura que dans le deuxième et dernier tome de cette histoire étonnamment prenante. Avec un trait d'un classicisme très expressif, le scénariste et dessinateur Jim évoque les premières amours qui laissent dans le coeur un regret pareil à un poison, les rêves de jeunesse enfuis et les inévitables compromis(sions) de l'âge adulte. Il pose la question de la fidélité et du désir sans porter de jugement ni chercher à fournir de réponse. J'ai adoré cette bédé à la sensibilité frémissante et au goût de vérité difficile à regarder en face. Pour prendre mon mal en patience en attendant la parution du tome 2, je m'en vais suivre le travail de l'auteur sur son blog

mercredi 16 mai 2012

Collectif France Tricot: le livre!


Je vous le disais ce matin: chez Bientôt, j'ai déniché un chouette petit bouquin consacré au Collectif France Tricot, un trio de tricoteuses urbaines dont j'utilise cette année l'agenda. Au fil d'une soixantaine de pages, Ema Tricopathe, Poupe & Soso et Cépourtoi Factory expliquent leur démarche "politique, revendicatrice mais toujours légère" et présentent un florilège de leurs créations conçues pour attirer le regard du passant sur des éléments bien précis du décor urbain. J'adore notamment leur façon de déguiser heurtoirs et boîtes à lettres, ou de déposer au pied des murs de ravissantes  souricettes. Leur travail m'a donné des fourmis au bout des doigts et l'envie de m'y mettre très vite avec mon crochet.

mercredi 9 mai 2012

"Loin d'être parfait"


Ca faisait très longtemps que je n'avais rien lu d'Adrian Tomine. Un cadeau reçu de Nathalie lors de la rencontre de lecteurs chez Merrily's m'a permis d'y remédier. De cet auteur, j'ai toujours aimé le dessin en lignes claires et l'observation de la société américaine à travers le prisme de ses origines étrangères. Ben, le personnage principal de "Loin d'être parfait", est né aux USA de parents japonais, et il en fait un énorme complexe qu'il refuse obstinément de s'avouer. Il sort avec une Asiatique mais ne fantasme que sur des bimbos blanches et blondes. C'est un trentenaire perpétuellement maussade, arrogant et de mauvaise foi, doublé d'un énorme lâche qui ne sait pas ce qu'il veut et ne comprend pas son propre fonctionnement. Tout au long de ma lecture, j'ai eu envie de le secouer très fort, voire de lui coller une bonne petite beigne. De par son caractère, il incarne tout ce que je déteste chez certains hommes, à la limite de la caricature. Il est d'ailleurs amusant de constater que tous les autres personnages de "Loin d'être parfait" sont des femmes, et que chacune d'entre elles sans exception est plus mature, plus lucide et voit plus clair en Ben que lui-même. J'ignore quelle part honteuse de lui Adrian Tomine a mis dans son anti-héros (rien, peut-être, sinon ses observations du comportement d'autres Américains d'origine asiatique), mais une chose est certaine: cet homme-là est un féministe!

mardi 8 mai 2012

"Ma vie posthume T1: Ne m'enterrez pas trop vite"


Depuis qu'elle s'est tuée en essayant d'attraper ses cigarettes chéries planquées en haut d'une armoire par la bonne, Emma Doucet a perdu le sommeil et l'appétit. Elle ne comprend pas pourquoi elle est toujours là. Elle se remémore Pierre, le défunt époux qu'elle adorait, et toute une vie passée à défier les conventions. Elle tente de dissimuler son état de zombie à la nièce rapace qui espère s'approprier sa maison. Surtout, elle se demande qui a bien pu lui tirer dessus, provoquant la chute mortelle...

Très bonne surprise que cette bédé d'Hubert et Zanzim, deux auteurs dont j'entendais ici parler pour la première fois. Le personnage de la vieille dame irrévérencieuse est extrêmement savoureux; les flashback s'équilibrent parfaitement avec les scènes actuelles qu'ils viennent éclairer juste ce qu'il faut; quant à l'enquête, plusieurs pistes se présentent sans que le lecteur sache quoi en faire pour le moment. Ce tome 1 (sur 2 prévus) se conclut sur un cliffhanger qui donne très envie de lire la suite et fin des aventures d'Emma. On sait déjà qu'elle s'intitulera "Anisette et formol".

dimanche 6 mai 2012

"Homer et Langley"


A cause du papillon autocollant "Coup de coeur" Filigranes, d'une quatrième de couverture alléchante et d'une traduction réalisée par Christine Leboeuf (la "voix française" de Paul Auster et de Siri Hustvedt), je me suis autorisée jeudi dernier un rare craquage sur un roman en grand format que je n'avais pas trouvé à moitié prix dans une bouquinerie. Mais "Homer et Langley" avait tout pour me plaire a priori: 

Reclus dans leur maison de la Cinquième Avenue depuis la disparition de leurs parents en 1918, deux frères aussi cultivés qu'excentriques traversent le siècle en assumant une ardente vocation d'ermites, que viennent, à leur grand dam, mettre à mal deux guerres mondiales et de perturbantes irruptions, dans leur solitude, des multiples acteurs de la comédie humaine dont New York est le théâtre - avec ses immigrants, ses prostituées, ses gangsters et autres musiciens de jazz.

Pianiste aveugle passionné de musique classique, grand amateur de femmes, Homer est à peine plus raisonnable que son frère Langley, esprit rebelle et farfelu, friand d'objets en tout genre - pianos, grille-pain, phonographes, machines à écrire, masques à gaz - qu'il amasse par dizaines au gré de ses lubies, allant même un jour jusqu'à assembler une Ford T dans leur salle à manger... Soucieux de découvrir, en toue chose, son expression ultime, Langley, par ailleurs, classe et archive méthodiquement la presse quotidienne dans l'obsessionnel dessein de créer un journal au numéro unique, éternellement d'actualité, où se trouverait compilée la quintessence même de la vie. 

Inspiré d'une histoire vraie - celle des frères Collyer, collectionneurs compulsifs retrouvés morts en 1947, ensevelis sous des piles de journaux et de livres -, ce roman drolatique, pétri d'humanité et porté par deux personnages dont la loufoquerie le dispute à l'humour, narre, à sa façon jubilatoire, l'épopée du matérialisme et de la solitude made in USA."

Avouez que ça donne envie, non? Mais au final, je n'ai pas accroché du tout. Oh, je n'ai eu aucun mal à arriver au bout de ma lecture, car "Homer et Langley" est effectivement bien écrit et bien traduit. Mais je n'ai pas réussi à m'attacher à ces personnages beaucoup plus tristes que loufoques. La résistance farouche qu'ils opposent aux conventions et à l'autorité, l'astuce dont ils font preuve pour réussir à vivre en autarcie auraient pu avoir quelque chose de jubilatoire, mais insensiblement, elles prennent une tonalité lugubre proche de la folie. L'atmosphère du roman ne m'a pas paru drolatique: elle a juste failli me déclencher une attaque de claustrophobie. Les collectionneurs excentriques ont toute ma sympathie d'emblée; ces deux-là l'ont perdue aux alentours de la page 20 et ne l'ont jamais regagnée. Une déception. 

mercredi 2 mai 2012

"Mille jours en Toscane"


J'avais terminé ma lecture de "Mille jours à Venise" avec un sentiment un peu mitigé. Ce qui ne m'a pas empêchée, au détour d'une allée de Pêle-Mêle, d'embarquer la suite des aventures de Marlena de Blasi en Italie. 

Cette fois, sa relation avec Fernando le beau Vénitien aux yeux couleur de myrtille passe à l'arrière-plan, et c'est tant mieux. Le livre se concentre sur leur installation dans un petit village toscan, les rapports qu'ils tissent avec les autres habitants (notamment avec un vieil homme du nom de Barlozzo, qu'ils surnomment "le duc", et son amoureuse Floriana) et bien sûr, les spécialités culinaires locales. 

L'auteur sait trouver les mots pour exprimer la joie primitive de ce retour à la terre, cet apprentissage d'une vie simple en harmonie avec la nature. En la lisant, j'ai souvent pensé à ma découverte récente de "Petite forêt", ou même au "Walden" d'Henry Thoreau, le côté ermite en moins. Sans chercher à donner la moindre leçon, elle pousse très fort à s'interroger sur le mode de vie citadin occidental et sur la notion de richesse/pauvreté.

"- J'en ai assez des artichauts braisés. Tu en fais tout le temps. Je t'en prie, aujourd'hui, prépare-les à la poêle!
En Toscane, les pauvres mangent infiniment mieux que les riches en Amérique. En versant l'eau de cuisson des pommes de terre dans ma pâte à pain, pour enrichir son goût, en faisant couler le jus d'un rôti sur des légumes, ou en faisant tremper du pain rassis avec des fines herbes et un peu d'huile avant que cela devienne une délicieuse soupe, je me demande ce que signifie être pauvre. 
Je crois que j'apprends ici à vivre agréablement, peu importe si j'ai peu ou beaucoup à ma disposition. L'approche est essentiellement la même. Ce qu'il faut, c'est redéfinir la notion d'abondance, qui peut être un litre d'huile fraîchement pressée. Je me rappelle Barlozzo nous disant qu'autrefois, être riche, c'était avoir trois sacs de châtaignes au lieu de deux. Et je pense aux cuisines californiennes gigantesques avec trois fours, deux machines à vaisselle, deux réfrigérateurs, une cheminée, un bar... En Toscane, tout est plus simple."

Et puis, la moitié du temps, elle parle de bouffe - d'où viennent les aliments, comment on les prépare, pourquoi de cette façon et pas d'une autre, quels souvenirs et quelles émotions s'y rattachent, quelles traditions les accompagnent... J'ai dû prendre 3 kilos rien qu'en la lisant. Je me suis également donné très très envie de retourner en Toscane. 

mardi 1 mai 2012

"Lulu femme nue"



Mon récent coup de coeur pour "Les ignorants" m'a donné envie de me pencher sur le reste de l'oeuvre d'Etienne Davodeau. Un peu au hasard, j'ai opté pour une fiction en 2 tomes parue il y a quelques années déjà et appelée "Lulu femme nue". 

Au sortir d'un entretien d'embauche dont elle sait d'avance qu'il ne donnera rien, Lulu, une quadragénaire lasse de sa vie, décide de ne pas rentrer chez elle. Sans avoir rien prémédité et sans bien savoir ce qu'elle va faire de cette brusque liberté, elle prend le chemin de la côte. Pendant quelques semaines, elle va errer au hasard, faire des rencontres inattendues, découvrir enfin qui elle est loin de son mari et de ses trois enfants...

J'ai retrouvé ici ce que j'avais tant apprécié dans "Les ignorants": le regard profondément humain qu'Etienne Davodeau porte sur ses personnages, et qui transparaît jusque dans sa façon de les dessiner. Ce ne sont pas des mannequins de papier glacé, mais de "vraies gens" dont le visage possède des rides d'expression et des défauts qui les rendent plus vivants. Il y a peu de couleurs dans "Lulu femme nue", surtout du bleu et de l'ocre déclinés sur tous les tons qui prêtent à la fois de la douceur et une certaine monotonie à l'ensemble. 

Quant à l'histoire, elle est structurée comme un long flashback: les amis de la disparue se réunissent chez elle pour reconstituer ensemble ce qui lui est arrivé depuis le début de sa fugue. Ainsi leur point de vue s'interpose-t-il comme un filtre entre Lulu et le lecteur, qui ne saura jamais réellement ce que cette femme a dans la tête. Peut-être parce que Lulu elle-même ne le sait pas, et que sa petite échappée belle est en fait un voyage à la recherche de son identité - un voyage émouvant qui devrait plaire aux amateurs de bédé "tranche de vie".