jeudi 16 novembre 2017

"The diary of a bookseller" (Shaun Bythell)


"A dix heures, le premier client a passé la porte: "Les livres ne m'intéressent pas vraiment" fut suivi par "Laissez-moi vous dire ce que je pense de l'énergie nucléaire." A dix heures et demie, ma volonté de vivre n'était plus qu'un lointain souvenir."*

Comme son nom l'indique, "The diary of a bookseller" est le journal d'un libraire. Mais pas n'importe quel libraire: Shaun Bythell possède la plus grande bouquinerie d'Ecosse, située dans le petit village de Wigtown qui accueille chaque année un festival littéraire de renom au début de l'automne. Pendant un an, de février 2014 à février 2015, il a consigné les menus faits de son quotidien professionnel, notamment ses échanges avec les clients aux exigences outrancières ou farfelues, ainsi qu'avec sa vendeuse Nicky, excentrique Témoin de Jéhovah qui classe les livres de Darwin en fiction et se nourrit d'invendus récupérés dans la belle de la coopérative locale. 

Shaun étant Médaille d'Or Olympique de sarcasme et ne se laissant jamais influencer dans ses réactions par ce que d'autres considèreraient comme le B.A. BA de la diplomatie commerçante, cela peut donner des dialogues totalement hilarants - mais aussi, parfois, d'autres où l'auteur semble manquer d'humanité. Sorti de son entourage proche, il s'intéresse si peu aux gens qu'il ne s'aperçoit pas qu'un de ses clients les plus fidèles souffre de la maladie d'Alzheimer, alors même qu'il consigne au fil des mois quantité de détails hurlants. Par ailleurs, son style est assez sec, et beaucoup d'informations dénuées d'intérêt pour le lecteur se répètent d'un jour sur l'autre ou d'une semaine sur l'autre. Ceci peut s'expliquer par le fait que son journal n'était, à la base, pas destiné à la publication - mais à la place de son éditeur, j'aurais expurgé les mentions les plus ennuyeuses. 

Bref. Je ne voudrais pas donner l'impression que je n'ai pas aimé ce mémoire, car c'est tout le contraire. Les explications de Shaun sur la manière dont Amazon est en train de détruire le métier de libraire et dont il a dû s'adapter pour faire survivre son commerce sont hyper intéressantes. J'ai apprécié le récit en filigrane de la vie d'un petit village écossais, le passage des saisons et les fluctuations qu'elles engendrent. Je me suis imaginée fouillant pendant des heures dans cette immense bouquinerie dont les rayons recèlent des trésors. Des dizaines de fois, j'ai ri tout haut de la logique incompréhensible de Nicky ou d'une répartie particulièrement mordante de Shaun. En fait, je n'avais pas encore fini ma lecture que j'étais déjà abonnée à la page Facebook de The Book Shop, me demandais si je n'allais pas souscrire au Random Book Club, et inscrivais sur ma Bucket List qu'à mon prochain passage en Ecosse, je devrais absolument me rendre à Wigtown. 

*traduction par mes soins, cet ouvrage n'étant pas disponible en français pour le moment. 

mardi 14 novembre 2017

"Par-delà les glaces" (Gunilla Linn Persson)


Depuis que sept jeunes gens ont péri au cours d'une tempête durant l'hiver 1914, les habitants de la petite île d'Hustrun, au large des côtes suédoises, vouent une haine tenace à la famille Engström qu'ils tiennent pour responsable du drame. Aujourd'hui, ils ne sont plus très nombreux à vivre encore là toute l'année. Mais Ellinor Ingman, elle, n'a jamais pu partir. Suite au décès de son petit frère et au suicide de sa mère, elle s'est retrouvée coincée là avec son vieux père infirme. 

Elle est l'âme d'Hustrun, celle qui conduit le bateau-taxi assurant la liaison avec la côte, celle à qui les estivants envoient leurs enfants pour les occuper, celle à qui tout le monde vient emprunter ce qui lui manque. Celle que personne n'aide jamais et qui doit toujours se débrouiller seule. Jusqu'au jour où Hermann Engström, devenu un célèbre peintre d'oiseaux, revient à Hustrun pour la première fois depuis près de 40 ans. Ellinor est son grand amour de jeunesse, et il ne l'a jamais oubliée. En revanche, c'est à peine si elle semble se souvenir de lui...

C'est un roman lent et contemplatif que "Par-delà les glaces", qui s'attache à décrire la difficulté de la vie sur Hustrun - une île qui ne possède même pas l'électricité! - mais aussi l'âpre beauté de la nature sous ces froides latitudes. "Femme tout-terrain", Ellinor mène une existence ingrate, avec ses bêtes pour seule compagnie et la poésie pour seul réconfort. Elle a refoulé tous ses désirs et même une partie de son passé afin de se plier docilement aux caprices d'un père tyrannique. L'arrivée d'Hermann signale pour elle le début du dégel. Des flashbacks poignants dévoilent peu à peu ce qui s'est passé en 1914, plantant la toile de fond des événements actuels. Au passage, l'auteure souligne en filigrane combien l'histoire est écrite par les hommes, combien le rôle pourtant essentiel des femmes est longtemps demeuré invisible. 

mardi 7 novembre 2017

"La fin de la solitude" (Benedict Wells)


De nos jours, Jules se réveille à l'hôpital après un grave accident de moto. Immobilisé dans son lit, il a tout le loisir de repasser le fil de sa vie et les événements qui l'ont conduit là. C'est d'abord, dans son enfance, la mort de ses parents et l'entrée dans un pensionnat où il se retrouve séparé de son frère et de sa soeur aînés. Puis la rencontre avec sa meilleure amie Alva dont il tombe amoureux sans oser le lui dire. Plus tard, des années de dérive où il échoue à terminer ses études et trouver un métier qui lui plaît...

La vie est-elle un jeu sans gagnant ni perdant? Les bons et les mauvais événements qui nous arrivent finissent-ils toujours par s'équilibrer? Telle est la théorie d'Alva, elle aussi marquée par un drame familial précoce. Jules n'a pas d'avis. Il lui semble que la mort de ses parents l'a fait dévier sur une trajectoire qui n'est pas la sienne et qu'il se trouve désormais dans la mauvaise vie. Du coup, il peine à se l'approprier, à y tisser des liens, à y construire quoi que ce soit. 

Pour autant, "La fin de la solitude" n'est pas un roman déprimant. Emouvant, oui, mais pas déprimant. Benedict Wells dissèque les relations difficiles de deux frères et d'une soeur très différents, qui se comprennent rarement et ne savent pas toujours être là quand les autres ont besoin d'eux. Il brosse surtout le portrait d'un héros trop tôt privé de repères et, de ce fait, perpétuellement en quête de lui-même, d'une place dans le monde et d'un sens à son existence. Une recherche qui se clôt de façon poignante mais non dénuée d'espoir. Je suivrai avec intérêt les prochaines publications de l'auteur. 

dimanche 5 novembre 2017

"Spinning" (Tillie Walden)


Toute l'enfance de Tillie Walden a été dominée par le patinage. Elle se lève le matin à 5h pour aller s'entraîner avant l'école, retourne à la patinoire après la fin des cours et passe ses week-ends à sillonner le pays pour participer à des compétitions dans deux disciplines différentes. Et tout cela, elle le fait seule: même si elle s'entend bien avec son père, alors que ses relations avec sa mère semblent se résumer à des questions d'argent, ses parents ne l'accompagnent jamais nulle part, ce qui singularise Tillie par rapport aux autres fillettes très entourées par leur famille. A l'approche de l'adolescence, deux choses viennent renforcer sa solitude. D'abord, les Walden quittent le New Jersey où elle avait ses marques pour s'installer au Texas où tout fonctionne très différemment. Ensuite, Tillie qui se sait homosexuelle depuis l'âge de cinq ans commence à souffrir de ne pouvoir exprimer ses préférences et concrétiser ses attirances... 

Bien qu'attirée par la thématique de cet énorme pavé (400 pages, tout de même...), j'avoue avoir hésité à l'acheter à cause de son graphisme épuré, un peu simpliste pour moi au premier coup d'oeil. J'ai bien fait de passer outre cette réticence, car une fois plongée dans "Spinning", j'ai vite réalisé la sensibilité extrême des dessins de l'auteure, l'expressivité subtile mais immense de ses personnages. Du coup, j'ai dévoré très vite ce récit autobiographique débordant de sincérité et d'émotion. J'y ai retrouvé certaines situations que j'avais vécues au même âge, et bien que nous ayions des caractères très différents, j'ai parfaitement ressenti les incertitudes, les doutes et les craintes de Tillie qui peine à comprendre ce qu'elle veut et plus encore à en faire part à son entourage. Bien plus qu'une bédé sur le patinage, "Spinning" est un récit d'apprentissage remarquable - et très prometteur si l'on songe que son auteure a seulement 21 ans. 

lundi 30 octobre 2017

"La petite encyclopédie illustrée des animaux les plus étonnants" (Maja Säfström)


Saviez-vous que certains papillons ne peuvent pas manger car ils n'ont pas de bouche, et qu'ils doivent survivre avec l'énergie emmagasinée quand ils étaient chenilles? Ou que les dents des crocodiles ne leur servent pas à mâcher: ils avalent des pierres qui se chargent de broyer la nourriture avalée dans leur estomac même, et qui de plus leur servent de lest pour plonger plus profondément? Que les martinets peuvent voler six mois de suite sans jamais se poser? Que les tarentules ne tissent pas de toile, mais utilisent leur soie pour décorer leur antre? Que les cafards peuvent manger de tout mais qu'ils détestent les concombres? Tous ces faits peu connus, et bien d'autres encore, sont réunis dans les 120 pages de "La petite encyclopédie illustrée des animaux les plus étonnants", avec de très chouettes dessins en noir et blanc qui devraient plaire aux petits comme aux grands. Une super idée de cadeau! 

dimanche 29 octobre 2017

"Or" (Audur Ava Olafsdottir)


Fraîchement divorcé d'une épouse qu'il n'avait pas touchée depuis huit ans et qui a fini par lui apprendre que leur fille unique n'était pas de lui, Jonas a décidé d'en finir avec la vie. Dans ce but, il liquide ses affaires et prend un aller simple pour le pays le plus dangereux du monde, où une guerre atroce vient juste de se terminer et où le sol est encore truffé de mines. Il n'emporte avec lui qu'une chemise rouge, une perceuse et quelques outils. Lorsqu'il arrive à l'Hôtel Silence, personne ne veut croire qu'il soit venu en vacances comme il le déclare...

Depuis "Rosa Candida", je me jette dès sa sortie sur chaque nouveau roman de l'auteure islandaise Audur Ava Olafsdottir. J'adore son écriture délicate, les quêtes intimes de ses héros, la mélancolie intemporelle qui imprègne tous ses récits, le charme austère de son pays natal. Mais cette fois, je suis au regret d'avouer que je suis passée complètement à côté de "Ör". Je n'ai jamais réussi à m'attacher à son héros dont je ne comprenais pas les envies de suicide et envers lequel je n'arrivais donc à éprouver aucune empathie. Le cadre du "pays le plus dangereux du monde" m'a tristement rappelé une actualité brutale à laquelle je n'avais pas du tout envie de penser. Du coup, même si j'ai trouvée très jolie l'idée que Jonas se répare métaphoriquement en réparant littéralement les choses cassées qui l'entourent, je me suis ennuyée tout du long et un peu forcée pour arriver jusqu'au bout.

mardi 24 octobre 2017

"L'esprit de Lewis T1" (Santini/Richerand)


Bouleversé par la mort de sa mère, Lewis Pharamond se réfugie dans l'une des quatre demeures familiales: Childwickbury, où il n'a pas remis les pieds depuis son enfance. Il compte y écrire un roman, mais l'inspiration se dérobe à lui. Jusqu'au jour où, après avoir été témoin de phénomènes bizarres, il fait la connaissance de Sarah, le fantôme d'une très belle jeune femme qui a tout oublié des circonstances de sa mort. Lewis tente de l'aider à se souvenir, et ce faisant, il tombe amoureux d'elle...

Avec "L'esprit de Lewis", la collection Métamorphose propose une fois de plus une oeuvre à l'atmosphère envoûtante et au graphisme fort. On pourrait penser que des couleurs aussi franches clasheraient avec la période historique choisie, mais il n'en est rien: elles se contentent de donner dynamisme et originalité à un scénario qui reprend beaucoup de clichés du roman gothique. Cependant, bien qu'assez classique au premier abord, l'histoire du tome 1 s'achève de manière assez inattendue pour donner très envie de découvrir la suite et fin de ce diptyque.



samedi 21 octobre 2017

"Stone Junction" (Jim Dodge)


Annalee Pearse n'a que seize ans lorsqu'elle tombe enceinte sans savoir de qui, mais elle refuse que le bébé soit donné à l'adoption et s'enfuit avec lui. Une rencontre de hasard l'amène à gérer un refuge pour une société secrète baptisée Alliance des Magiciens et Outlaws. Lorsqu'Annalee finit par mourir dans l'explosion d'une bombe, son fils Daniel est âgé de quatorze ans. Il n'a jamais mis les pieds dans une école, mais de l'avis général, c'est un garçon vif d'esprit et plein de potentiel. Volta, un des dirigeants de l'AMO, décide de le prendre sous son aile et de lui organiser une formation très spéciale. Auprès d'une série de maîtres, Daniel apprend successivement à méditer et à se débrouiller seul dans la nature, à faire pousser de la drogue, à désactiver les alarmes et ouvrir les coffre-forts, à jouer aux cartes comme un pro et à devenir un as du maquillage et du déguisement. Il commence à se lasser de toute cette théorie quand Volta lui annonce qu'il a une vraie mission sur le terrain à lui confier. Pour s'en acquitter, Daniel va devoir acquérir la compétence la plus dangereuse de toutes: la dématérialisation...

Je ne me serais probablement pas intéressée à "Stone Junction" sans les premières critiques dithyrambiques à son sujet. Et de fait, malgré ses 720 pages et un côté mystique qui n'est pas nécessairement ma tasse de thé, c'est un roman qui se lit tout seul, peuplé d'une galerie de personnages hauts en couleurs - des hors-la-loi qui ont décidé d'utiliser leurs remarquables compétences pour échapper au système et, parfois, lutter contre lui. Si j'ai trouvé qu'il traînait parfois un peu en longueur (les longues descriptions de parties de poker ne sont guère passionnantes quand on ne comprend pas ce qui se passe autour de la table), l'apprentissage particulièrement rock'n'roll du héros ne cesse jamais de surprendre et d'exciter l'imagination. Et lorsqu'arrivé à la moitié du livre, Daniel se met enfin au travail, il devient tout à fait impossible de prévoir la suite: on ne peut que se laisser entraîner par le rythme effréné du récit. Je tiens à saluer au passage le formidable travail de traduction de Nicolas Richard, qui se débrouille magistralement avec un texte truffé d'argot et de passages techniques difficiles. Si vous êtes prêts à vous frotter à une oeuvre profondément anti-conventionnelle, "Stone Junction" est fait pour vous!

Merci à Super 8 Editions pour cette lecture. 

jeudi 19 octobre 2017

"Manhattan murmures" (Giacomo Bevilacqua)


Pour oublier une rupture douloureuse, Sam, photographe, part à New York afin d'y réaliser son premier article de fond. Celui-ci relatera le défi qu'il est lancé: passer deux mois dans cette ville grouillante de monde sans jamais adresser la parole à un autre être humain...

Premier roman graphique de l'italien Giacomo Bevilacqua, "Manhattan murmures" met en scène la solitude, le silence et l'introspection de son héros dans le cadre le plus paradoxal qui soit, un cadre qu'il s'attache à dépeindre avec autant de sensibilité que le paysage intérieur de Sam. 

Ici, quand le photographe capture un instant à travers son objectif, c'est d'une façon assez littérale pour que le récit flirte avec le fantastique sans y basculer tout à fait. Quelques twists bien trouvés assurent la fraîcheur d'une conclusion romantique qui, sans eux, aurait pu paraître trop convenue. Il y aurait de quoi en tirer un très joli petit film d'auteur. 

Merci aux éditions Vents d'Ouest pour cette lecture.

mardi 17 octobre 2017

"Lumikko" (Pasi Ilmari Jääskeläinen)


Il y a 30 ans, Laura White créait dans la petite ville finlandaise de Rabbit Back une Société de Littérature destinée à accueillir dix membres seulement: des élèves de primaire que cette auteure de livres pour enfants célèbre dans le monde entier formerait à devenir de brillants écrivains. Mais la Société n'a jamais eu que neuf membres... Jusqu'au jour où Ella Milana, jeune enseignante qui se débat avec le douloureux diagnostic de sa stérilité, est choisie pour compléter le groupe. Le soir de sa présentation officielle, Laura White disparaît au coeur d'une tempête de neige à l'intérieur de sa propre maison, et Ella entreprend de fouiller dans les secrets de la Société. En quoi consiste l'étrange Jeu aux règles si sévères que les neuf premiers membres évitent désormais tout contact les uns avec les autres? Et pourquoi l'histoire se modifie-t-elle toute seule à l'intérieur de certains des livres de la bibliothèque locale? 

"Lumikko" est le premier roman que j'aurai lu en 2015, et j'espère bien qu'il augurera de la qualité de l'ensemble de l'année. Il faut dire qu'un roman scandinave parlant de livres, d'écrivains et de bibliothèques avait, d'entrée de jeu, de sérieux atouts pour me séduire. Et ce n'était pas les seuls. En s'appuyant sur le folklore nordique pour créer des phénomènes à la frontière du rêve éveillé et du surnaturel, Pasi Ilmari Jääskeläinen tisse une atmosphère très particulière de conte de fées inquiétant, dans lequel évoluent une héroïne anesthésiée par le froid de son propre coeur et des personnages secondaires excentriques juste ce qu'il faut. Son histoire, qui reste imprévisible jusqu'à la dernière page, donne à réfléchir sur la fiabilité de la mémoire, sur la façon dont on peut occulter des souvenirs ou se convaincre soi-même d'un mensonge et bâtir toute son existence dessus. J'aurais pu me sentir frustrée par l'absence d'explication à certains mystères, mais je me suis très bien accommodée de ne faire que l'entrevoir, parce que le véritable intérêt du roman n'était pas là. Si je ne suis pas du tout certaine que l'envoûtement de Rabbit Back fonctionnerait sur n'importe qui, pour ma part, j'ai totalement succombé à son charme étrange. 

Article publié à l'origine en janvier 2015, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

dimanche 15 octobre 2017

"Spoonbenders" (Daryl Gregory)


Autrefois, l'Extraordinaire Famille Telemachus a failli connaître la gloire. Mais c'était avant l'émission de télé au cours de laquelle les pouvoirs de ses membres ont été tournés en ridicule, avant qu'un cancer n'emporte Maureen, la mère, à l'âge de seulement 31 ans. Deux décennies plus tard, les Telemachus ont perdu toute leur superbe. Teddy, le père, continue à porter costume, Borsalino et montres de luxe, survit grâce à de mystérieux subsides et tombe amoureux chaque jour d'une femme différente. Irene, la fille aînée si brillante, sait quand les gens lui mentent et, pour cette raison, ne parvient pas à garder un boulot intéressant ni à entretenir une relation amoureuse. Frankie, le cadet, a planté l'entreprise de téléphonie qu'il avait lancée et emprunté de l'argent à la Mafia pour couvrir ses dettes; maintenant, il ne parvient plus à rembourser et un étau dangereux se referme sur lui. Buddy, le benjamin toujours silencieux qui n'a jamais quitté la maison familiale, s'affaire à de très étranges préparatifs. Il a de bonnes raisons pour ça: ses visions du futur s'arrêtent net au 4 septembre 1995, soit dans 3 mois... 

Si Daryl Gregory a remporté plusieurs prix littéraires - notamment le World Fantasy Award de la novella - avec "Nous allons tous très bien, merci", je n'avais jamais rien lu de lui avant "Spoonbenders" dont la jolie couverture rétro a attiré mon attention au W.H. Smith de l'aéroport de Dublin. Dès les premières pages, j'ai été happée par ce roman à l'histoire si originale, dont la mécanique de précision m'a entraînée d'un chapitre à l'autre sans que je parvienne à interrompre ma lecture avant une heure avancée de la nuit. Perdants attachants malgré la graine de grandeur qu'ils portent en eux, les Telemachus entretiennent les uns avec les autres des rapports dysfonctionnels criants de vérité. L'auteur se balade d'une plume très sûre sur le fil tendu entre chronique familiale et récit à suspense, entre drame et comédie, entre un quotidien terne, souvent pénible, et l'éclat subit mais incontrôlable de pouvoirs fantastiques, entre un passé marqué par l'empreinte de la Guerre Froide et un futur en forme de point d'interrogation. Et si je déplore que beaucoup d'histoires prometteuses se terminent de façon décevante, ici, les derniers chapitres sont une longue apothéose mouvementée et jubilatoire. Bref, "Spoonbenders" est une merveille.

"It was true that he was unusually nostalgic for a kid, though what he pined for was a time before he was born. He was haunted by the feeling that he'd missed the big show. The circus had packed up and left town, and he'd shown up to find nothing but a field of trampled grass. But other times, especially when Mom was feeling good, he'd be suddenly filled with confidence, like the prince of a deposed royal family certain of his claim to the throne. He'd think: Once, we were Amazing." 

"The problem with getting old was that each day had to compete with the thousands of others gone by. How wonderful would a day have to be to win such a beauty contest?To even make it into the finals?Never mind that memory rigged the game, airbrushed the flaws from its contestants, while the present had to shuffle in the spotlight unaided, all pockmarked with mundanities and baggy with annoyances, traffic fumes and blaring radios and fast-food containers tumbling along the sidewalk." 

jeudi 12 octobre 2017

"The girl from the Savoy" (Hazel Gaynor)


Londres, 1923. Dolly Lane a laissé derrière elle le village de la campagne anglaise où elle a grandi et l'homme brisé par la guerre qu'elle aimait depuis l'enfance. Pour gagner sa vie, elle est femme de chambre dans un hôtel de luxe. Mais sa vraie passion, c'est le spectacle. Depuis le pigeonnier des théâtres du West End, elle admire ses idoles en rêvant du jour où elle sera sur scène à leur place. 

Loretta May est une de ces idoles, une fille de famille riche qui a piétiné les conventions et profité de son immense charisme pour devenir une star. Mais ni sa beauté, ni son talent, ni ses tenues magnifiques ne vont pouvoir la préserver de la tragédie qui se profile à son horizon. Pour se changer les idées, elle décide de faire de Dolly sa protégée et son élève...

Si les deux héroïnes du roman d'Hazel Gaynor cachent de douloureux secrets, l'une est sur le déclin tandis que l'autre centame à peine son ascension. Mais chacune fait des choix difficiles qui la rendent attachante. Je craignais une romance prévisible, et "The girl From the Savoy" est justement tout sauf cela, beaucoup plus grave et émouvant que je ne m'y attendais. Une très bonne histoire hélas desservie par une plume maladroite. L'auteure amène ses transitions et révèle les secrets de ses personnages avec un manque de subtilité qui m'a fait grincer des dents; j'ai souvent eu l'impression qu'elle écrivait en se référant à un manuel des procédés incontournables de la fiction; et sa manière de rester à la surface des choses trahit qu'elle ne connaît rien à ce dont elle parle, notamment le milieu du spectacle. Bref, une lecture agréable mais qui aurait pu l'être bien plus encore.

mardi 10 octobre 2017

"Truly madly guilty" (Liane Moriarty)


Quelques mois après un innocent barbecue estival qui a très mal tourné, les convives présents ce jour-là tentent d'en gérer les retombées. Clementine, violoncelliste bordélique et immature, peine à se préparer pour l'audition la plus importante de sa vie et voit son mariage se déliter lentement. Erika, l'amie psychorigide que sa mère lui a imposée alors qu'elles étaient enfants, remet en cause son projet d'enfant avec Oliver. Tiffany, poupée Barbie futée qui s'est enrichie dans l'immobilier, tente de comprendre le tourment secret dont sa fille de dix ans semble être la proie. Au beau milieu de leurs échanges tendus, un voisin irascible est retrouvé mort à son domicile...

Liane Moriarty est l'auteure du roman dont a été tirée la série "Big little lies", gros carton de cet été. Toutes ses histoires se déroulent au sein de la classe moyenne supérieure blanche australienne; toutes mettent en scène plusieurs couples ou familles, essentiellement à travers le point de vue de la femme, et toutes reposent sur une mécanique de secrets savamment distillés au fil des pages. Si cette recette ne devient pas lassante à la longue, c'est parce que Liane Moriarty possède un talent rare pour mettre en lumière les impulsions les plus mesquines et les moins glorieuses de la nature humaine sans jamais condamner ses personnages ni même les rendre antipathiques. Elle parvient à fasciner avec des relations conjugales ou amicales complexes qu'elle dissèque au scalpel, lorgnant sur le thriller psychologique sans jamais y basculer tout à fait. Comme "Le secret du mari" que j'avais adoré, "Truly madly guilty" (pas encore traduit en français à ma connaissance) fait partie de ces romans auxquels on peine à s'arracher, longtemps après l'heure où on aurait dû éteindre la lumière. 

samedi 30 septembre 2017

"Une apparition" (Sophie Fontanel)


Je me fiche totalement de la mode, son domaine d'expertise sur lequel elle a écrit pendant quinze ans dans ELLE et continue à écrire actuellement dans L'Obs. Pourtant, j'adore Sophie Fontanel: je la trouve d'une bienveillance rare, drôle, légère et vraie à la fois. J'ai dévoré "Grandir" où elle racontait comment elle s'était occupée de sa mère devenue dépendante, et "L'envie" où elle évoquait une longue période d'abstinence sexuelle.

Dans "Une apparition", il est question de cheveux - les siens, dont elle a décidé un jour de laisser la blancheur naturelle prendre le dessus sur les teintures brunes. Cet acte a priori anodin suscite des réactions très vives autour d'elle: d'un côté le rejet, l'incompréhension et même un certain dégoût de la part de ceux qui considèrent son geste comme une forme de négligence ou d'abdication devant la vieillesse; de l'autre, l'admiration de ceux qui y voient (à juste titre) une manifestation de liberté, et l'envie de beaucoup de femmes qui aimeraient en faire autant mais n'osent pas.

Pendant un an et demi, l'auteure chronique sa transformation capillaire qui se révèle une transformation tout court. Elle ne s'est jamais trouvée belle, et voilà qu'au milieu de la cinquantaine, elle le devient par la grâce de sa crinière blanche qui l'auréole d'une lumière nouvelle. Sans prétendre donner de leçon ni détenir de vérité autre que la sienne, elle interroge indirectement le lecteur sur son propre rapport aux apparences et à l'âge. Entre humour et émotion, un livre plus profond que la photo de couverture façon Cousin Machin ne le laisse supposer!

mercredi 27 septembre 2017

"Ernesto" (Marion Duclos)


Ernesto est un grand-père pas très bavard. Il vit à Tours, mais son accent ne trompe pas: on sait très bien qu'il vient de l'autre côté des Pyrénées. Le franquisme lui a volé sa jeunesse... Ernesto tait ses blessures. Et la vie file à toute allure. L'Espagne, les oranges grosses comme des melons, les melons doux comme du miel... Un matin, tout l'appelle. Et avec son vieux copain Thomas, le combattant pour la République prend la route. 

Je l'avoue: je ne suis pas passionnée par la culture espagnole en général, et encore moins par la période du franquisme en particulier. Ce qui m'a attirée dans ce roman graphique signé Marion Duclos, c'est son dessin doux, léger et coloré, mais surtout la promesse d'un road trip entre vieillards. Ernesto affronte les maux du grand âge avec force bougonnements et se chamaille en permanence avec Thomas sans qu'on puisse un seul instant douter de la profondeur de leur amitié. Leur périple leur fait croiser la route d'une petite communauté d'autres émigrés d'origine espagnole avec lesquels Ernesto va enfin pouvoir évoquer librement ses souvenirs et peut-être même tourner la page du décès tragique de son épouse bien-aimée. Bien que prenant ses racines dans des événements historiques dont l'auteure n'occulte pas la dureté, "Ernesto" déborde d'humour, de tendresse, de chaleur humaine et, pour finir, d'apaisement. 

Merci aux éditions Casterman pour cette lecture.

samedi 23 septembre 2017

"La Grande Ourse" (Elsa Bordier/Sanoë)


Hantée par ses morts, Louise en a conçu la peur de vivre et d'être heureuse. Alors que son copain, lassé qu'elle ne s'implique pas davantage dans leur relation, vient juste de la quitter, elle reçoit la visite d'un drôle de personnage - une des étoiles de la Grande Ourse qu'elle contemple si souvent pour se consoler. Phekda l'entraîne dans un grand voyage: d'abord sur la plage où Louise passait ses vacances autrefois, puis dans une forêt étrange, et enfin dans un royaume céleste où s'apaiseront les craintes de la jeune femme...

Si le personnage de Phekda peut donner l'impression que "La Grande Ourse" s'adresse à un jeune public, le thème abordé en fait plutôt une bédé pour adultes, mais pour adultes ayant gardé de leur enfance une forte sensibilité au merveilleux. Les très beaux dessins à dominante bleue de Sanoë illustrent parfaitement l'atmosphère magique de l'histoire d'Elsa Bordier, en équilibre délicat entre nostalgie et surnaturel. Mention spéciale au poulpe et au renard, que j'aurais bien aimé rencontrer moi aussi!




jeudi 21 septembre 2017

"Toutes mes nuits sans dormir" (Leslie Stein)


Quand le vendeur de chez Brüsel m'a annoncé que cette bédé coûtait 26,35€, je lui ai fait répéter deux fois, puis je lui ai demandé de vérifier s'il n'y avait pas d'erreur tant ça me semblait exagéré pour un album d'assez petit format à couverture souple. Mais j'étais très alléchée par les dessins aperçus en le feuilletant, donc, je l'ai pris quand même en plaisantant: "A ce tarif-là, y'a intérêt qu'il me plaise". 

Faut-il vraiment vous raconter la suite? 

Si j'ai effectivement adoré le graphisme assez particulier de "Toutes mes nuits sans dormir" (et beaucoup admiré le travail réalisé par l'éditeur pour lettrer l'album en français), j'avoue que les planches quotidiennes de Leslie Stein évoquent un quotidien ni très intéressant, ni très attachant. L'auteure travaille dans un bar, la nuit. Elle boit beaucoup. Elle joue un peu de guitare. Elle est insomniaque. Ce n'est pas juste qu'elle s'attache à décrire des petits riens (dont je suis très friande), c'est que la moitié du temps, on ne comprend même pas ce qu'elle raconte. Du point de vue de la narration, c'est répétitif, décousu et vaguement déprimant. Du point de vue du graphisme, c'est coloré, joyeux et foutraque au meilleur sens du terme. Mon cerveau n'ayant pas réussi à réconcilier ces deux aspects, je suis tout à fait infoutue d'attribuer une note globale à cet album.




lundi 18 septembre 2017

"Les derniers jours de l'émerveillement" (Graham Moore)


New York, 1888. Les lampadaires à gaz éclairent les rues, l'électricité en est à ses balbutiements. Celui qui parviendra à en contrôler la distribution sait déjà qu'il gagnera une fortune considérable et sa place dans l'histoire. Deux hommes s'affrontent pour remporter la mise: Thomas Edison et George Westinghouse. Lorsqu'un jeune avocat, Paul Cravath, aidé par le légendaire Nikola Tesla, se mêle de ce combat homérique, il ne tarde pas à se rendre compte qu'autour de lui, les apparences sont trompeuses et que chacun a des intentions cachées. 

Romancier et scénariste oscarisé pour "The imitation game", Graham Moore revient ici à la fiction historique mettant en scène des personnages célèbres. Brodant autour de faits bien réels - et récapitulés en fin d'ouvrage -, il narre une incroyable bataille juridique capable de captiver même les gens qui n'entendent pas grand-chose au droit ou à la physique. Ses portraits de génie sont fascinants: Thomas Edison, assoiffé de gloire à n'importe quel prix; George Westinghouse, avant tout soucieux de réaliser de bons produits; Nikola Tesla, solitaire à moitié fou inspiré par ses visions; Alexander Graham Bell, homme sage et pondéré qui s'est retiré du monde, et même le financier JP Morgan qui a su amasser par lui-même une fortune sans précédent. A côté d'eux, bien que jeune prodige dans sa branche, Paul Cravath semble un personnage presque falot.

Près de 130 ans plus tard, il est très instructif de considérer les débuts de l'électricité et la méfiance initialement engendrée par cette technologie qui fait désormais partie de notre quotidien. On sourit notamment de ce passage: "Edison et quelques autres s'étaient attachés à améliorer le téléphone initial d'Alexander Bell. Tesla, lui, se proposait de le faire fonctionner sans aucune sorte de fil. Pas besoin d'être scientifique pour se rendre compte qu'un tel projet était absurde. Même si, par miracle, Tesla parvenait à en créer un de ce type, qui diable lui trouverait la moindre utilité?". Et on est happé par les incroyables rebondissements que provoque la contestation du brevet sur la première ampoule électrique. Jusqu'au twist final un peu amer, "Les derniers jours de l'émerveillement" se lit comme un policier doublé d'une ode à la créativité des scientifiques, une histoire essentiellement vraie animée par un grand souffle romanesque. 

Merci aux éditions Cherche Midi pour cette lecture. 

samedi 16 septembre 2017

"David Bowie n'est pas mort" (Sonia David)


C'est d'abord la mère qui meurt, cette mère si rigide, peu affectueuse et exaspérante que ses trois filles ont depuis longtemps renoncé à obtenir son approbation ou sa tendresse. Et alors qu'Anne, Hélène et Emilie se ressemblent très peu, qu'elles se voient tout au plus deux fois par an, ce décès les affecte d'une façon que la cadette - la narratrice - n'aurait jamais imaginée, resserrant leurs liens parce qu'elles seules savent ce que c'était d'être les filles de leur mère, faisant ressurgir les contentieux de l'enfance mais créant aussi une bonne volonté d'adultes entre elles. 

Un an plus tard, c'est le père qui disparaît à son tour, le parent préféré dont Hélène se sentait si proche, et le bouleversement est immense mais porteur d'émotions différentes. Entre les deux, David Bowie aura tiré sa révérence et fait rejaillir d'autres scènes de l'adolescence des trois soeurs, éclairant toujours davantage la dynamique souterraine de leur famille.

Malgré une configuration, des personnalités et des rapports très différents de ce que j'ai personnellement connu, "David Bowie n'est pas mort" a trouvé beaucoup d'écho chez moi. Ce roman d'une justesse si aiguë qu'on jurerait lire une autobiographie dit à merveille ce qui se joue de fondamental au sein des familles jusqu'à ce que les enfants prennent leur envol, la manière dont les rapports avec les parents mais aussi les frères et soeurs modèlent les individus pour toujours, en bien ou en mal - tout en montrant que, sur ces fondations, il est aussi possible de construire quelque chose d'apaisé.

jeudi 14 septembre 2017

"Ces jours qui disparaissent" (Timothé Le Boucher)


Que feriez-vous si d'un coup, vous vous aperceviez que vous ne vivez plus qu'un jour sur deux? C'est ce qui arrive à Lubin Maréchal, un jeune homme d'une vingtaine d'années qui, sans en avoir le moindre souvenir, se réveille chaque matin alors qu'un jour entier vient de s'écouler. Il découvre alors que pendant ses absences, une autre personnalité prend possession de son corps. Un autre lui-même avec un caractère bien différent du sien, menant une vie qui n'a rien à voir. 

Pour organiser cette cohabitation corporelle et temporelle, Lubin se met en tête de communiquer avec son "autre" par caméra interposée. Mais petit à petit, l'alter ego prend le dessus et possède le corps de Lubin de plus en plus longtemps, ce dernier s'évaporant progressivement dans le temps. Qui sait combien de jours il lui reste à vivre avant de disparaître complètement?

Récit fantastique ou histoire de personnalités multiples? Je m'en voudrais de vous gâcher la découverte d'un roman graphique d'une telle richesse. "Ces jours qui disparaissent" aborde le thème fondamental de l'identité et de la dualité intérieure par un biais si palpitant qu'il se lit comme un thriller psychologique. Ni essai philosophique ni démonstration psychologique, c'est juste une putain de bonne histoire qui tient en haleine à chacune de ses 200 pages et jusqu'à sa fin magistrale. 

Les personnages sont extrêmement attachants, à commencer par le héros acrobate, rêveur tendre et passionné mais tout à fait détaché des contingences matérielles qui voit sa vie, son art, ses amis, ses amours et sa famille lui échapper peu à peu. Tout le long, mon coeur a saigné pour lui; je me suis révoltée à sa place; je l'ai attendu avec ses proches. Car ce qui fait la poignance du récit, c'est que Lubin est quelqu'un de très aimé - donc, qui a beaucoup à perdre. L'auteur a su l'entourer de figures bien campées, tout aussi vivantes et vibrantes que lui: un des gros avantages d'un format aussi long, c'est qu'il permet de bien développer même les personnages secondaires et de susciter un vrai investissement émotionnel du lecteur.

Au passage, je tiens à saluer l'inclusivité du récit: il met en scène des personnes de couleur et des gays qui ne sont pas là parce parce que l'histoire a besoin de leur taux de mélanine ou de leurs préférences sexuelles, mais juste parce que le monde n'est pas un éternel bastion blanc hétéro. Sans oublier une grosse absolument sublime en la personne d'Alexandra, l'artiste de ruban aérien, dont le poids n'est jamais mentionné ne serait-ce qu'en passant. 

Face à eux, l'Autre qu'il serait très tentant de haïr parce que tel un parasite, il vole la vie du gentil Lubin. Et aussi parce qu'il est presque une caricature de "membre productif de la société", le type qui gagne des tonnes de fric, qui porte des costards, qui a une belle maison avec piscine - l'incarnation de la réussite selon Macron, en somme. Pourtant, si on prend une minute pour se mettre à sa place, on sort très vite de la dichotomie du bon et du méchant, et on commence à choper un sérieux mal de crâne...

Le dessin en ligne claire, dont j'ai craint au début qu'il colle mal avec un scénario aussi dramatique, évite au contraire que l'atmosphère ne devienne trop pesante. Il réserve de très beaux moments de grâce, comme les numéros d'acrobatie de Lubin, et n'empêche pas l'auteur de faire vieillir ses protagonistes d'une façon fort réaliste. Emouvant, intrigant et maîtrisé de bout en bout, "Ces jours qui disparaissent" est LE roman graphique à ne pas rater en cette rentrée 2017. En ce qui me concerne, il rentre directement dans le Top 10 de mes préférés de tous les temps. 

mardi 12 septembre 2017

"Parce que je déteste la Corée" (Chang Kang-myoung)


Kyena a 27 ans et aucun avenir en Corée, pense-t-elle: elle n'appartient pas à une famille riche, elle ne sort pas d'une université prestigieuse, donc, elle se pense condamnée à une vie médiocre. Se contenter d'épouser son petit ami et de devenir une mère au foyer ne la tente pas. Et puis, dans son pays, elle a froid tout le temps. Alors, au grand dam de sa famille et de ses amis, elle part s'installer en Australie. Là-bas, elle passe un diplôme de comptabilité et découvre une vie très différente, avec ses règles, ses pièges et ses difficultés propres. Elle habite dans des colocations bondées et ne trouve que de petits boulots pour lesquels elle est surqualifiée; pourtant, elle n'envisage pas de revenir en arrière...

"Parce que je déteste la Corée" avait tout pour me séduire a priori. Je raffole des histoires d'expatriés, surtout quand elles amènent à comparer deux pays dont la culture m'intéresse - ce qui est le cas ici. L'auteur retranscrit très bien, d'une part le mélange de frustration et de résignation qui caractérise actuellement les jeunes Sud-Coréens, d'autre part le racisme anti-asiatique planqué sous l'énergie et la coolitude apparente des Australiens. 

Pourtant, je n'ai pas accroché à la structure désordonnée de ce roman, et encore moins à la personnalité de son héroïne. Hormis sa détermination à vivre en Australie, Kyena n'a aucun trait de caractère particulier, aucun rêve précis, aucune passion qui la rendait attachante ou même vaguement intéressante - tout le contraire de ce qu'on pourrait imaginer en voyant la fille enthousiaste sur la couverture. Elle répète sans cesse qu'elle veut être heureuse, mais sans avoir la moindre idée de ce que ça signifie pour elle et encore moins de plan pour atteindre le bonheur. Du coup, sans me déplaire, le bref récit de ses mésaventures m'a laissée tout à fait froide. 

dimanche 10 septembre 2017

"Grupp" (Yves Grevet)


A la fin du XXIème siècle, les gens portent un implant géré par la société Long Life qui permet de réguler leur santé ainsi que leurs éventuels comportements dangereux et d'intervenir tout de suite en cas de problème, ce qui a permis de faire disparaître de nombreuses causes de mortalité et considérablement allongé la durée de vie. Pourtant, certains jeunes se révoltent contre les restrictions de liberté que cela entraîne. Un jour, l'un des meneurs du mouvement, Scott, 17 ans, est arrêté et envoyé en prison pour six mois. Sa famille, qui ignorait tout de ses activités, tombe des nues...

Moins de liberté pour plus de sécurité, c'est déjà le marché que nous imposent les autorités de nos jours - soi-disant pour nous protéger contre les attentats terroristes, et en réalité, pour mieux contrôler toute forme de dissidence. (Oui, je suis une sale gauchiste, lapidez-moi.) Dans l'avenir imaginé par Yves Grevet, cette logique a été poussée à l'extrême grâce au développement de nouvelles biotechnologies qui permettent d'étouffer dans l'oeuf la plupart des maladies en adoptant une hygiène de vie hyper saine et très strictement surveillée. Bien entendu, les adultes trouvent ça formidable, et c'est la jeunesse bridée dans ses élans qui finit par se rebeller la première contre ce carcan et ses dérives possibles. 

Outre son principe très intéressant car très réaliste, j'ai aimé la construction narrative de ce roman. Dans la première partie, on suit Stan, le frère cadet de Scott, tandis qu'il découvre l'existence du Grupp et tente de comprendre ce qui est arrivé à son aîné. Toutes les questions soulevées trouvent leurs réponses dans la deuxième partie, où on rembobine quelques mois pour revivre la même période à travers les yeux de Scott. Enfin, dans la troisième et dernière partie, qui se dirige vers une résolution musclée, on s'intéresse aux autres membres du Grupp et aux talents particuliers qu'ils mettent au service de leur combat. "Grupp": un roman jeunesse qui, malgré son rythme plutôt lent dans les deux premiers tiers, captive et devrait donner à réfléchir à son lectorat cible. 

Merci aux éditions Syros pour cette lecture.

vendredi 8 septembre 2017

"Nous, les déviants "(C.J. Skuse)


Autrefois, Ella, Max, Zane, Fallon et Corey étaient inséparables. Leur enfance magique a pris fin le jour où Jess, la grande soeur de Max qui aimait tant leur raconter des histoires, est morte percutée par un bus. Depuis, leur petite bande a éclaté et ils ne se voient plus, à l'exception d'Ella et Max qui sortent ensemble. Ils forment en apparence un couple idéal: l'athlète douée promise aux jeux olympiques et le fils du plus riche homme d'affaires de la région.

En profondeur, pourtant, un secret ronge Ella, l'emplissant d'une colère brûlante qu'elle ne parvient plus à canaliser sur les pistes de course. Quand les circonstances les réunissent avec leurs anciens amis, la jeune fille décide de donner une bonne leçon à tous ceux qui leur causent ou leur ont causé du tort. Elle ignore encore que la vengeance est une arme à double tranchant...

"Nous, les déviants" est narré à la première personne par Ella. Entre les chapitres, un mystérieux interlocuteur interroge cette dernière à la façon d'un psy ou d'un inspecteur de police pour la faire accoucher de son histoire dramatique. Peu à peu, on découvre ce qui met chacun des cinq amis à la marge, et on dénoue le fil d'une tragédie amorcée des années auparavant. Entrer dans les détails reviendrait à déflorer une intrigue bien sombre pour un roman jeunesse, et néanmoins excellente justement par sa noirceur que l'auteure n'hésite pas à pousser jusqu'au bout.

J'ai adoré le personnage d'Ella, la mécanique psychologique très réaliste de la honte et de la peur qui engendrent le secret qui engendre la colère qui engendre la destruction, les considérations désabusées sur l'enfance et l'amitié, et surtout la fin que j'ai trouvée aussi poignante que belle. Ce n'est assurément pas une lecture qui conviendra à tous les ados, mais ceux qui l'aimeront l'aimeront VRAIMENT. Quant à moi, je m'en vais de ce pas me pencher sur le reste de la bibliographie de C.J. Skuse. 


Merci à La Belle Colère pour cette lecture.

mercredi 6 septembre 2017

"Professeur Goupil" (Loïc Clément/Anne Montel)


Le professeur Goupil vit dans un grand château; il a une piscine en forme de haricot, une salle de cinéma privée, une bibliothèque bien garnie et un lit à quatre places rien que pour lui. La nuit, il se livre à des expériences plus ou moins réussies dans son laboratoire. Par exemple, il essaie de changer des pantoufles-animaux en saucisson sec. Et ça ne donne rien. Du moins, c'est ce qu'il croit jusqu'à ce qu'il se réveille le lendemain et s'aperçoive que les animaux ont pris vie. Goupil le farouche misanthrope se retrouve soudain obligé de cohabiter avec cette horde d'envahisseurs...

Vous connaissez ma très grande affection pour les scénarios signés Loïc Clément et les dessins à l'aquarelle d'Anne Montel. Le duo, qui s'est fait connaître dans la bande dessinée avec "Sha et Salomé: Jours de pluie", "Les jours sucrés" et les deux tomes du "Temps des Mitaines", signe ici un délicieux roman jeunesse dans lequel un personnage bourru et égoïste apprend la valeur de l'amitié et du partage.

Comme toujours, la fantaisie et l'humour tendre qui imprègnent l'univers des auteurs permettent de faire passer un message bienveillant mais jamais mièvre ni moralisateur. Les expressions courroucées du professeur Goupil sont un pur régal, du genre qui fait glousser sous cape à chaque fois qu'on les regarde (ou peut-être que c'est juste moi, parce que je me suis beaucoup reconnue en ce renard asocial?), et on prend un plaisir fou à scruter les illustrations pour en savourer jusqu'au plus minuscule détail.

C'est le genre de bouquin qu'un enfant de 8 ans peut apprécier tout seul, qu'un enfant plus jeune peut se faire lire par ses parents, et que les parents piqueront en douce pour le savourer une fois encore en buvant un milk-shake ou en mangeant un flan au caramel. En fait, "Professeur Goupil" n'a qu'un seul défaut: il se termine beaucoup trop vite! Heureusement, on me souffle à l'oreille que ce n'est que le premier tome d'une série, que le deuxième paraîtra en janvier et que le troisième est déjà en cours de conception.

Merci aux éditions Little Urban pour cette lecture en avant-première!

lundi 4 septembre 2017

"De l'autre côté" (Stefan Casta)


"Quelqu'un meurt. C'est comme ça que cette histoire commence."
Il suffit d'un accident de voiture - une ambulance qui déboule un peu vite à un carrefour, un renard jailli de nulle part qu'on s'efforce de ne pas écraser - pour que la vie paisible d'Elina et de son père Jörgen vole en éclats. Tandis qu'ils cherchent sans savoir comment à combler le vide béant dans leur famille et leur quotidien, tous deux ont le coup de foudre pour une maison abandonnée située non loin du lieu du drame. Et alors que Jörgen est toujours fauché, les circonstances semblent conspirer pour lui fournir l'argent nécessaire à l'achat de cette maison qui les a comme envoûtés. Pourtant, un voisin les prévient que l'endroit est maudit...

Difficile de ranger "De l'autre côté" dans une catégorie quelconque. Même si ce n'est pas vraiment une histoire de fantômes, il flotte un petit parfum de merveilleux, voire de surnaturel tout au long de ses 400 pages. Le Suédois Stefan Casta sait mettre en évidence la magie de la nature et lui prêter de mystérieuses intentions à travers le renard qui se promène en arrière-plan au fil des saisons. Elina, fille de la ville endeuillée au début du roman, tombe sous le charme d'une vie plus rude à la campagne et y trouve une forme de sérénité illustrée par les poèmes intensément mélancoliques de Pär Lagerkvist (que j'ai maintenant très envie de dévorer): "Un jour, tu feras partie de ceux qui auront vécu il y a longtemps...". Un roman jeunesse inattendu et émouvant. 

samedi 2 septembre 2017

"Stolen things" (Stephen Parolini)


La mère de Berry s'est enfuie quand elle n'avait que quatre ans, et son père se meurt d'un cancer de l'estomac. Alors, il emmène la fillette de douze ans s'installer chez sa tante Annabelle dans l'idée que celle-ci l'adoptera après sa disparition. Annabelle est une vieille fille bourrue qui vit dans une maison isolée à la campagne et qui n'aime guère les enfants. Sans amis de son âge, en plein déni par rapport à la maladie de son père adoré, Berry se réfugie dans les livres et entreprend d'explorer la forêt voisine. Elle va y faire maintes découvertes surprenantes...

Ca faisait bien longtemps qu'un roman ne m'avait pas autant émue. Il faut dire qu'en plus de taper là où ça fait mal chez moi, "Stolen things" est dans l'absolu une petite merveille de sensibilité, qui utilise les mystères de la forêt pour parler tout en subtilité de choses terriblement réalistes: l'amour, la famille, la mort. En l'espace de quelques semaines, Berry, qui a une relation géniale avec son père, se trouve forcée d'accepter qu'elle va le perdre bientôt, et on ne saura jamais si les rencontres qu'elle fait sont ou pas le produit de son imagination cherchant à remplacer une peur primordiale par une autre peur primordiale, un monde où elle n'a de prise sur rien et dont les règles lui échappent par un autre monde où elle n'a de prise sur rien et dont les règles lui échappent. 

Si la fillette est très clairement l'héroïne de l'histoire, les adultes qui l'entourent - notamment la mère réapparue après une absence de huit ans - sont eux aussi dépeints avec beaucoup de nuance et de délicatesse. Au passage, Stephen Parolini, éditeur avant d'être écrivain, gratifie le lecteur de quelques très jolies considérations sur le pouvoir des livres. Je sais que "Stolen things" est théoriquement un roman jeunesse, mais j'avoue avoir du mal à comprendre comment un(e) ado pourrait le savourer à sa juste valeur. Qui est immense. 

jeudi 31 août 2017

"Pachinko" (Min Jin Lee)


Dans un petit village de pêcheurs au sud de la Corée, sous l'occupation japonaise au début du XXème siècle. Sunja, 15 ans, a perdu son père et tient avec sa mère une modeste pension où toutes deux travaillent très dur pour subvenir aux besoin de leurs clients. Lorsque la jeune fille tombe enceinte d'un yakuza marié, son avenir se trouve compromis. 

Mais Isak, un prêtre chrétien à la santé fragile dont elle s'est occupée pendant qu'il souffrait de pneumonie, lui offre une chance de salut: il l'épousera, donnera son nom à l'enfant et l'emmènera avec elle au Japon pour y commencer une nouvelle vie. A leur arrivée à Osaka, Sunja se rend vite compte qu'ils sont condamnés à une pauvreté et une discrimination perpétuelles dans un pays qui ne veut pas d'eux... 

"Pachinko", c'est une chronique qui s'étend de 1911 à 1989, et qui retrace l'évolution d'une famille d'immigrés coréens au Japon, avec une emphase particulière sur la période très difficile de la Seconde Guerre Mondiale. Le manque d'argent, la faim chaque jour, le racisme ordinaire modèlent tragiquement la vie de Sunja. Pourtant, cette femme fière et dure à la tâche ne baisse pas les bras et, sans se rebeller ouvertement contre son sort, tente toujours de tirer le meilleur parti de la situation. 

Mais si ses deux fils vont réussir à se sortir de la misère grâce au pachinko, un jeu d'argent typiquement japonais, leurs origines les empêcheront à tout jamais d'être considérés comme des gens respectables dans le seul pays qu'ils auront connu. Récit bien documenté, très réaliste et dépourvu de pathos, "Pachinko" montre le Japon sous son jour le moins glorieux, celui d'une xénophobie rampante qui perdure à travers les générations. Il n'a pas encore été traduit en français.

vendredi 25 août 2017

"Le tango d'Antonella" (Magali Le Huche)


Antonella vit au dernier étage de son immeuble. De là, elle peut appeler ses amis les oiseaux et les cacher dans son immense chevelure pour aller danser le tango - sa grande passion. Un jour, un aviateur prénommé Helmut s'écrase dans un arbre voisin. C'est le coup de foudre. Mais Antonella est une passagère problématique, et Helmut un piètre danseur. Les deux tourtereaux trouveront-ils quand même le moyen de vivre leur histoire? 

Après "Verte" et "Eléctrico 28", "Le tango d'Antonella" est le 3ème album jeunesse de l'illustratrice Magali Le Huche par lequel je me laisse charmer. Ici, elle signe également le scénario, dans une même veine tendre et joyeuse à la fois, pleine d'une fantaisie qui enchante le quotidien et donne envie de vivre dans un de ses albums. Au passage, elle glisse une invitation à accepter l'autre tel qu'il est et à se créer une façon de vivre taillée sur mesure. Je suis définitivement fan. 

Merci aux éditions Sarbacane pour cette lecture. 



jeudi 24 août 2017

"Le gang des rêves" (Luca di Fulvio)


1909. Cetta Luminati a quinze ans et un bébé de six mois quand elle quitte sa famille et son Italie natale pour se rendre aux Etats-Unis. A leur arrivée, son fils est rebaptisé Christmas et la jeune fille attire l'attention de Sal, un gangster laid et bourru qui l'envoie travailler dans une maison close. Mais rien ne peut entamer la détermination de Cetta: grâce à elle, son fils sera américain. 

1922. Christmas rêve de devenir quelqu'un malgré la pauvreté du quartier dans lequel il a grandi. Et pour cela, il ne voit qu'un moyen - devenir un chef de bande respecté. Jusqu'au soir où il sauve une gamine de treize ans qui vient d'être battue, violée, mutilée et laissée pour morte. Ruth Isaacson est issue d'une riche famille juive, et en dépit de tout ce qui les sépare, Christmas tombe immédiatement et violemment amoureux d'elle...

Un roman historique qui parle du rêve américain, mais aussi de la fascination exercée par la radio et par le cinéma. Une chronique sociale qui dit la misère des immigrés, le désespoir ou la criminalité auxquels ils sont poussés, les tensions communautaires, le racisme ordinaire envers les Noirs, les violences faites aux femmes. Une histoire d'amour impossible à première vue et pourtant plus fort que tout. Une série de portraits magnifiques, extraordinairement vivants et humains. "Le gang des rêves" est tout cela et bien plus encore. Une saga réaliste et bien documentée, comportant des scènes très dures, et qui déborde pourtant d'énergie et d'espoir. Près de mille pages dans lesquelles on s'absorbe totalement et dont on regrette de voir arriver la fin. Mon gros coup de coeur du mois d'août. 

dimanche 20 août 2017

"Ornithomaniacs" (Daria Schmitt)


La mère de Niniche veut faire d'elle un phénomène de foire. Il faut dire que l'adolescente de quatorze ans est née avec deux petites ailes de plumes dans le dos... et ne rêve que de se les faire enlever. Un jour, croyant se rendre dans une clinique recommandée par son amie Tina, elle tombe sur deux étranges personnages: Icare momifié et le professeur Balaeniceps Rex. Tous deux se proposent avec enthousiasme de lui apprendre à voler. Mais leur dévouement est intéressé, et bientôt, le piège se referme sur Niniche...

Si c'est le somptueux graphisme de cette bédé qui a d'abord attiré mon attention en librairie, je peux vous assurer que je n'ai pas non plus été déçue par son histoire. A la fois dessinatrice et scénariste, Daria Schmitt livre ici une fable gothique envoûtante, sorte d'"Alice au pays des oiseaux" d'une centaine de pages en noir et blanc très dense. D'abord onirique et cruelle,  elle finit par basculer dans la légèreté et l'absurde sur le dernier quart. Mais même si ce changement de ton peut désarçonner, "Ornithomaniacs" reste un régal pour les yeux comme pour l'imagination.




jeudi 17 août 2017

"Une histoire des abeilles" (Maja Lunde)


Angleterre, 1851. Père dépassé et époux frustré, William a remisé ses rêves de carrière scientifique. Cependant, la découverte de l'apiculture réveille son orgueil échu: pour impressionner son fils, il se jure de concevoir une ruche révolutionnaire. 
Ohio, 2007. George, apiculteur bourru, ne se remet pas de la nouvelle: son unique fils, converti au végétarisme, rêve de devenir écrivain. Qui va donc reprendre les rênes d'une exploitation menacée par l'inquiétante disparition des abeilles? 
Chine, 2098. Les insectes ont disparu. Comme tous ses compatriotes, Tao passe ses journées à polliniser la nature à la main. Pour son petit garçon, elle rêve d'un avenir meilleur. Mais lorsque ce dernier est victime d'un accident, Tao doit se plonger dans les origines du plus grand désastre de l'humanité. 

Si vous vous intéressez un tant soit peu à l'actualité et surtout à l'écologie, vous n'avez pu manquer d'entendre les avertissements au sujet de la mortalité effarante des abeilles, en raison des pesticides et du changement climatique. Il est probable que l'espèce disparaîtra dans un avenir proche, bouleversant l'agriculture mondiale et entraînant des famines un peu partout. C'est donc à un sujet particulièrement anxiogène que s'attaque l'auteure norvégienne Maja Lunde dans son premier roman pour adultes.

Et pourtant, au premier abord, il semblerait que la question des abeilles ne soit qu'un accessoire pour parler de lien parental et de transmission. William et George, les narrateurs dont le récit se déroule pendant l'histoire connue, sont avides de léguer quelque chose à leur fils presque adulte et désespérés de voir celui-ci leur échapper un peu plus chaque jour. Pour Tao en revanche, il ne s'agit pas de perpétuer un quelconque héritage familial mais bien de permettre à son fils de 3 ans d'accéder à une condition meilleure que la sienne dans un futur extrêmement lugubre où hormis pour les élites, les gens ne mangent plus à leur faim et n'ont aucune perspective d'épanouissement professionnel ou personnel.

En alternant les contextes à chaque chapitre, l'auteure tisse une toile au coeur de laquelle les passions individuelles s'inscrivent dans un contexte plus large aussi bien dans l'espace que dans le temps, et assez richement documenté pour faire froid dans le dos. Si vous cherchez un bouquin feel good, passez votre chemin: "Une histoire des abeilles" n'est pas pour vous. Si en revanche vous êtes prêt pour de l'anticipation qui alarme et fait réfléchir, vous devriez prendre plaisir à la lecture de ce roman original, bien écrit et plaisamment traduit. 

Merci aux Presses de la Cité pour cette lecture.

dimanche 13 août 2017

"Petites surprises sur le chemin du bonheur" (Monica Wood)


Ona Vitkus a quitté sa Lituanie natale lorsqu'elle avait 4 ans pour émigrer aux USA avec ses parents. Désormais âgée de plus d'un siècle, elle vit seule depuis longtemps quand elle se lie d'amitié avec le jeune scout envoyé pour l'aider tous les dimanche. Puis le jeune scout décède, et c'est son père, musicien passionné mais géniteur déficient, qui entreprend d'honorer le contrat passé avec la vieille dame. Très vite, il découvre que l'enfant avait mis une idée folle dans la tête de celle-ci: entrer au Livre Guinness des Records...

Ne vous fiez ni à son titre un peu cucul, ni à son illustration de couverture intrigante. Dans "Petites surprises sur le chemin du bonheur", il n'est pas question de baleines volantes ou de leçons de développement personnel, mais d'un petit garçon très spécial qui m'a parfois rappelé T.S. Spivet, de son père qui fuit depuis toujours les responsabilités affectives et d'une vieille dame bourrue mais attachante, bien décidée à ne pas céder aux indignités du grand âge. De la façon dont ils vont s'apprivoiser (parfois à contrecoeur), se soutenir et s'aider, et de ce que cela changera de fondamental dans leur existence.

Monica Wood, dont c'est le premier roman, alterne passé et présent d'une façon qui dynamise son récit et évite de le rendre trop larmoyant - puisque pour le lecteur, l'enfant est encore présent à chaque étape de l'histoire. Sans passer outre l'injustice du deuil et ses effets dévastateurs, notamment sur la mère, l'auteure sait insuffler à son récit un puissant élan de vie et d'espoir. Si vous avez lu et aimé "Vieux, râleur et suicidaire - la vie selon Ove" et "Ma grand-mère vous passe le bonjour" de Fredrik Bakman, ou si vous cherchez tout simplement un roman humaniste qui fasse chaud au coeur, je vous recommande la lecture de "Petites surprises sur le chemin du bonheur". Pour ma part, je l'ai dévoré d'un trait ce dimanche...

Merci aux éditions Kero pour cette lecture.

samedi 5 août 2017

"Le début des haricots" (Fanny Gayral)


Médecin urgentiste, Anna consacre toute sa vie et son énergie à ce métier qu'elle adore, mais où elle se trouve entièrement sous la coupe de son père - un éminent cardiologue qui terrorise tout son entourage. Le jour où elle commet une grave faute professionnelle, la jeune femme craint d'avoir fichu sa carrière en l'air. Alors, au lieu de se rendre au prestigieux congrès où elle doit présenter le résultat des travaux de son père, elle s'inscrit sur un coup de tête à un stage de psychothérapie intégrative. Elle ne croit pas beaucoup à ce qu'elle considère comme du blabla ésotérique, mais à ce stade, elle a grand besoin que quelque chose change dans sa vie...

Premier roman d'une médecin qui non seulement sait de quoi elle parle, mais qui possède aussi un joli brin de plume, "Le début des haricots" raconte avec beaucoup d'humour comment la méditation et la thérapie de groupe vont permettre à une jeune femme trop docile, depuis toujours sous l'emprise d'une figure paternelle écrasante, de se trouver elle-même et de choisir sa propre voie. Parfois, nous dit-il, les catastrophes sont l'occasion d'un nouveau départ, et ce qu'on prend pour la fin de tout n'est en fait que le commencement de quelque chose de meilleur. Un roman sympathique, résolument positif et optimiste. 

Merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.