vendredi 28 avril 2017

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" (Céleste Ng)


1977, Ohio. Lydia Lee, seize ans, est une élève et une fille modèle. Elle est le grand espoir de son père, d'origine chinoise, qui projette sur elle ses rêves d'intégration, et de sa mère qui espère à travers elle accomplir ses ambitions professionnelles déçues. Mais à quoi rêve Lydia en secret? Lorsque la police découvre son corps au fond d'un lac, la famille Lee, en apparence si soudée, va affronter ses secrets les mieux gardés...

Si j'avais beaucoup entendu parler de ce roman à succès, d'abord lors de sa sortie en VO, puis de sa parution française en grand format, je m'imaginais à tort qu'il s'agissait d'un thriller. En réalité, dans "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", le suspense est plutôt d'ordre psychologique. On est assez vite fixé sur les circonstances probables de la mort de Lydia, de sorte que la problématique réelle consiste à démontrer comment on en est arrivé là.

L'auteur procède par flashbacks qui auscultent les blessures intimes des parents à travers leur propre jeunesse, les circonstances de leur mariage et la naissance de chacun de leurs trois enfants. Elle démonte habilement l'implacable mécanique qui pousse James et Marilyn à ignorer leur fils aîné Nathan - pourtant un élève brillant - et leur petite dernière Hannah - toujours si discrète - pour placer sur les épaules de Lydia une pression que celle-ci n'a pas réclamée et dont elle souffre malgré son statut d'enfant préférée. C'est ainsi qu'une famille qui, en apparence, a tout pour être heureuse est gangrénée jusqu'à la moelle par les non-dits accumulés au fil des ans. Jusqu'au drame.

J'ajoute que ce roman bénéficie d'une belle écriture et d'une traduction fluide qui font défiler les pages toutes seules. Dans l'ensemble, une lecture très prenante.

mercredi 26 avril 2017

Concours "5 mondes T1: Le guerrier de sable": la gagnante!



C'est donc Dcerisier qui remporte le livre cette fois. 

Envoie-moi tes coordonnées postales le plus rapidement possible à: leroseetlenoir@hotmail.com

Merci à toutes pour votre participation, et à bientôt pour d'autres concours!

dimanche 23 avril 2017

"Chaussette" (Loïc Clément/Anne Montel)


Chaussette, c'est la voisine de Merlin qui avait du mal à prononcer son vrai prénom (Josette) quand il était petit. Elle vit seule avec son chien Dagobert et, chaque jour, observe une routine tellement précise qu'on pourrait régler une horloge dessus. Jusqu'au matin où, seule pour une fois, la vieille dame commence à se comporter très bizarrement. Merlin la suit pour tenter d'élucider le mystère...

Sur un thème aussi potentiellement déprimant que la solitude des personnes âgées, il aurait été facile de faire une bédé larmoyante ou moralisatrice. Mais le talent des auteurs de "Chaussette", c'est justement d'aborder tous les sujets avec une tendresse pudique qui n'exclut jamais la fantaisie et fait de leurs ouvrages un régal pour les petits comme pour les grands.

Les lecteurs fidèles et attentifs seront récompensés par des apparitions de personnages ou des allusions graphiques à d'autres oeuvres du duo Clément-Montel, qui un livre après l'autre tisse un univers plein de douceur et d'humanité dans lequel on rêverait de vivre. Je vous dirais bien d'acheter cet album les yeux fermés, mais ça ne serait probablement pas le meilleur moyen d'en profiter!




vendredi 21 avril 2017

Concours: "5 mondes T1: Le guerrier de sable" (Mark et Alexis Siegel/Xanthe Bouma/Matt Rockefeller/Boya Sun)


Les changements climatiques mettent en péril l'équilibre des 5 mondes et la guerre est sur le point d'éclater. Malheureusement, ce n'est pas Oona, l'apprentie danseuse de sable, qui pourrait y changer quelque chose. A moins que sa rencontre avec un jeune garçon des rues et un champion de starball ne bouleverse sa destinée et celle de la galaxie entière... Entre aventure, science-fiction et quête initiatique, plongez dans l'univers vertigineux du Guerrier de sable, premier tome d'une épopée à la dimension écologique. 

Pour remporter un exemplaire de cette grosse bédé (plus de 250 pages!), laissez-moi un commentaire dans lequel vous me direz quelle est à votre avis votre meilleure habitude écolo - pour moi, c'est le fait que je n'ai pas de voiture et que je me déplace surtout à pied ou par les transports en commun. Clôture le mardi 25 avril à 23h59; tirage au sort et annonce du gagnant le lendemain. Envoi en Europe seulement. Bonne chance!

jeudi 20 avril 2017

"Mon midi, mon minuit" (Anna McPartlin)


Emma et John sont ensemble depuis l'adolescence. Douze ans plus tard, ils filent toujours le parfait amour - jusqu'à ce que, suite à une fête un peu trop arrosée, John soit brutalement emporté par un accident de la route. Heureusement, Emma peut compter sur sa famille et ses amis pour l'entourer pendant qu'elle réapprend à vivre sans lui... 

Sur un thème assez similaire, j'avais énormément aimé "Les derniers jours de Rabbit Hayes", premier roman d'Anna McPartlin à être traduit en français. Aussi n'ai-je pas hésité à investir dans "Mon midi, mon minuit" dès sa sortie. Je l'ai même emporté pour un long voyage en train. Et sans ça, je l'aurais abandonné au bout de 3 chapitres. Là, comme je n'avais rien d'autre à lire, je me suis farci près de 400 pages d'un style à la platitude consternante, de personnages atrocement banals et d'intrigue prévisible à dix lieues avec, cerise sur le gâteau, un bon petit fond de bondieuserie mièvre. Renseignements pris, "Mon midi, mon minuit" est la traduction d'un roman écrit en 2005. La chose la plus gentille que je puisse dire à son sujet, c'est qu'il prouve combien un(e) auteur(e) peut évoluer en l'espace de dix ans.

mercredi 19 avril 2017

"Les filles au lion" (Jessie Burton)


En juin 1967, Odelle Bastien, originaire de Trinidad, quitte son emploi de vendeuse de chaussures pour devenir dactylo à la galerie Skelton. Sa patronne, l'énigmatique Marjorie Quick, se prend d'affection pour elle et l'encourage dans ses ambitions littéraires. Puis Odelle fait la connaissance de Lawrie Scott, dont la mère vient juste de mourir en lui laissant pour tout héritage un tableau assez particulier. Celui-ci s'avère être l'oeuvre d'un peintre espagnol talentueux mais méconnu, disparu durant la guerre civile d'Espagne.

En janvier 1936, la famille Schloss s'installe dans un petit village près de Malaga. Harold, le père est autrichien et marchand d'art; Sarah, la mère, belle et dépressive; Olive, leur fille de dix-neuf ans, passionnée et secrète. Très vite, ils font la connaissance d'Isaac et Teresa, les enfants illégitimes de Don Alfonso qui régente tout dans la région. Militant communiste très mal vu par son père, Isaac fascine Olive qui tombe amoureuse de lui, cependant que Teresa, entrée au service des Schloss en tant que domestique, observe jalousement les faits et gestes de son frère et de sa toute première amie... 

Après le très bien écrit mais atrocement déprimant "Miniaturiste", Jessie Burton livre un nouveau roman historique dont l'intrigue repose sur les secrets de ses protagonistes. Cette fois, elle fait des aller-retour entre deux époques et deux pays très différents, où plusieurs éléments-clés se font pourtant écho parfois à l'insu du lecteur. Si j'ai préféré les chapitres consacrés à l'histoire d'Odelle, c'est dans les autres que se noue le drame fondateur de "Les filles au lion", au milieu de paysages luxuriants bientôt ravagés par les troubles politiques de l'époque. 

L'auteure met ses personnages en place avec une grande habilité et dose les révélations pour qu'on ne s'ennuie jamais mais que, même si on peut croire le contraire, on ne devine pas non plus le fin mot de l'histoire avant les dernières pages. Avec un style toujours aussi évocateur et prenant, elle aborde par deux fronts très différents le sujet du besoin de reconnaissance des artistes. Un excellent roman, maîtrisé de bout en bout et sur tous les plans, mais que sa couverture française (dont le classicisme terne ne correspond pas du tout au tableau décrit par Jessie Burton) m'aurait découragée d'acheter si je ne me l'étais pas déjà procuré en VO

lundi 17 avril 2017

"Le livre des possibles" (Erika Swyler)


Simon Watson vit seul dans sa maison familiale du détroit de Long Island, perchée au sommet d'une falaise qui s'effrite lentement dans la mer. Ses parents sont morts tous les deux depuis des années: sa mère par noyade, son père de chagrin. Sa soeur cadette Enola travaille comme voyante dans une fête foraine ambulante et ne l'appelle que rarement. Sur le point de perdre son emploi de bibliothécaire en raison de coupes budgétaires, Simon se demande comment il va bien pouvoir financer les travaux indispensables pour sauver sa maison. 

Un jour de fin juin, il reçoit un livre mystérieux dans lequel figure le nom de sa grand-mère. Cet ancien registre de cirque raconte l'histoire de deux amants maudits: un Garçon Sauvage et une Sirène qui faisaient partie de la troupe deux siècles auparavant. Fasciné par leur histoire, ainsi que par les étranges dessins de cartes de tarot qui émaillent les pages, Simon découvre que toutes les femmes de sa famille ont une fâcheuse tendance à mourir noyées un 24 juillet. Parviendra-t-il à contrer la malédiction pour sauver Enola, qui vient de réapparaître après une absence de plusieurs années? 

Ne vous laissez pas abuser par sa couverture peu excitante: "Le livre des possibles" (en VO: "The Book of Speculation") est un roman original à l'atmosphère étouffante juste ce qu'il faut. Nous suivons en parallèle l'histoire de Simon, de nos jours, et celle de son ancêtre Amos deux siècles plus tôt. Tous deux placés sous le signe de l'eau, les récits - dont l'un est narré à la première personne et l'autre à la troisième, ce qui permet d'instaurer la distance nécessaire avec les événements du passé - se font écho de maintes façons bien entendu pas du tout fortuites. Au fil des chapitres alternés se révèle une histoire sombre empreinte d'un fantastique subtil, qui touche à leur insu non pas une mais trois familles aux destins entremêlés. Plutôt qu'au "Cirque des Rêves" (auquel il a été défavorablement comparé pour la seule raison qu'une partie de l'action se déroule dans le milieu des forains), ce roman d'Erika Swyler m'a de par son atmosphère fait penser à ceux d'Alice Hoffman, une auteur que j'adore. Une lecture prenante.

Article publié à l'origine en septembre 2015, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

vendredi 14 avril 2017

"Appuyez sur étoile" (Sabrina Bensalah)


Avril Bonjour a 19 ans, les cheveux violets et l'ambition de devenir une coiffeuse célèbre. Elle vit à Saint-Etienne avec son père divorcé et sa mémé, une ancienne hôtesse de bar qu'elle aime tendrement. Le jour où un médecin lui annonce qu'elle est condamnée par un cancer au cerveau, la vieille dame émet un voeu: mourir au sommet d'une montagne, sous les étoiles. Pour l'exaucer, Avril va mobiliser ses copines délurées, son meilleur ami Tarik qui rêve d'ouvrir un kebab bio, et même le petit frère et les amis de celui-ci. Pendant ce temps, sur son lit d'hôpital, Mémé délire et converse avec une voix mystérieuse...

A partir d'un sujet somme toute assez plombant, Sabrina Bensalah réussit à écrire un roman jeunesse incroyablement pêchu. Oui, Avril doit grandir d'un coup pour accompagner la fin de vie de sa grand-mère adorée, et l'auteure ne minimise pas la brutalité de cette épreuve. Mais autour de l'inévitable tristesse, la vie pétille dans tous les recoins d'"Appuyez sur étoile". Dans le soutien inconditionnel que lui apportent les amis d'Avril, dans leur langage joyeusement cru, dans leurs petites combines pas franchement légales mais pas non plus immorales, dans le passé fièrement assumé d'une mémé pas comme les autres, dans les belles convictions anti-consuméristes deM. Bonjour, dans l'énergie qu'Avril et Tarik mettent à réaliser leurs rêves, dans tous les bonheurs minuscules que l'héroïne sait savourer. Une très jolie découverte.

J'ai reçu ce livre des éditions Sarbacane en échange d'une critique objective. 

mardi 11 avril 2017

"Le projet Starpoint T1: La fille aux cheveux rouges" (Marie-Lorna Vaconsin)


Pythagore Luchon a quinze ans et s'apprête à entrer en seconde pour une année sans surprise. Il sait qu'il devra supporter les moqueries sur sa mère, qui est prof de maths dans son lycée. Il sait aussi qu'il lui faudra trouver le courage d'aller plus souvent à l'hôpital voir son père, un ancien chercheur en physique quantique plongé dans le coma à la suite d'une agression.

Une chose le réjouit: il va retrouver sa meilleure amie, Louise Markarian. Mais dès les premiers jours, Pyth découvre que Louise s'est liée à une nouvelle du nom de Foresta Erivan, une fille aux cheveux rouge sang, souvent habillée de cuir et au tempérament explosif. A cause d'elle, Louise l'ignore et commence à sécher les cours. 

Pythagore déplore silencieusement la présence de cette Foresta qui l'exaspère autant qu'elle l'attire, jusqu'à ce qu'elle débarque chez lui en pleine nuit pour lui annoncer que Louise a disparu. Pour la retrouver, ils doivent passer par ce qu'elle appelle l'"angle mort" des miroirs. Pyth la prend pour une folle mais la suit, sans se douter qu'il est sur le point de basculer dans un monde parallèle - le monde dans lequel Foresta a grandi et où Louise est sur le point de se perdre.

Je ne vais pas vous mentir: je n'avais jamais entendu parler ni de Marie-Lorna Vaconsin, ni de son premier roman, ni même de la collection dans laquelle il est paru. Pas vu passer la moindre promo ni la moindre critique malgré mon intérêt pour les romans jeunesse et le fantastique. C'est la superbe couverture de "La fille aux cheveux rouges" qui m'a incitée à le prendre en main dans une librairie, à lire sa présentation et à parcourir les premières pages vite fait, pour voir si le style d'écriture me plaisait. Comme c'était le cas, je me suis laissée emporter par ma curiosité.

Je pensais passer un bon moment de lecture avec un peu de chance. Au lieu de ça, j'ai dévoré le roman dans la journée et tout de suite commencé à exhiber des symptômes de manque tels que je n'en avais pas ressenti depuis la fin du tome 2 de "La passe-miroir". Non que les univers des deux séries se ressemblent, mais ils partagent une grande originalité qui donne envie d'en découvrir plus sur eux, et une auteure qui sait révéler leurs secrets au goutte-à-goutte pour donner au lecteur soif de toujours plus.

Basé sur des principes de physique quantique plutôt que sur une atmosphère steampunk, ce premier tome du "Projet Starpoint" offre un scénario plein de rebondissements passionnants et jamais prévisibles; on ignore totalement où l'auteure nous emmène, mais on se laisse entraîner avec délices - et un léger vertige. L'écriture est fluide, du niveau d'un roman pour adultes, et particulièrement évocatrice dans les scènes où les perceptions de Pythagore sont chamboulées par des phénomènes propres au monde de Foresta. Le bouquin refermé, on se surprend à manipuler ses miroirs de salle de bain pour voir si, par hasard, on ne pourrait pas créer son propre angle mort et voir où on arrivera. (Ou peut-être que c'est juste moi.) Bref, un très gros coup de coeur en ce qui me concerne.

samedi 8 avril 2017

"Bad girls throughout history" (Ann Shen)


Vous avez adoré les deux tomes des "Culottées"? Vous voulez plus d'histoires de femmes qui n'en ont fait qu'à leur tête à travers le monde et les époques? Vous lisez l'anglais? "Bad girls throughout history: 100 remarkable women who changed the world" est fait pour vous. On y retrouve certaines des figures déjà évoquées par Pénélope Bagieu comme Wu Zetian, Nellie Bly, Hedy Lamarr ou Josephine Baker, mais dans l'ensemble, ses choix et ceux d'Ann Shen se recoupent assez peu, et c'est tant mieux!

Ici, la vie des héroïnes n'est pas mise en bédé mais résumée en une page et accompagnée d'une très chouette illustration. Les portraits sont classés par ordre chronologique, depuis Lilith la badass originelle jusqu'à la benjamine Malala Yousafzai.

Si certaines des femmes évoquées sont très, très connues (Cléopâtre, Marie-Antoinette, Jeanne d'Arc, Elizabeth Ière, Jane Austen, Marie Curie, Rosa Parks, Margaret Thatcher, Bettie Page, Oprah...), et si j'ai eu plaisir à retrouver certains de mes modèles personnels (Helen Keller ou Judy Blume), j'ai aussi fait de belles découvertes, comme Diana Nyad qui, à l'âge de 64 ans, a nagé de Cuba jusqu'à la Floride sans l'aide d'une cage à requins. Vu que je risque la noyade chaque fois que je me douche, je ne pouvais être qu'admirative! Le seul reproche que je ferais à ce livre c'est que, malgré ce que la couverture laisse espérer, les femmes blanches y sont sur-représentées: j'en compte 78 sur 100...





jeudi 6 avril 2017

"Une bobine de fil bleu" (Anne Tyler)


C'est l'histoire des Whitshank.

Je ne sais pas quoi écrire d'autre pour décrire ce bouquin.

J'ai souvent lu qu'Anne Tyler était une grande romancière américaine, et j'ai un énorme faible pour les chroniques familiales. Je me rappelle avec quelle délectation j'ai dévoré "Les corrections" de Jonathan Franzen jadis, ou plus récemment, le diptyque "Nos plus beaux souvenirs" - "Emily" de Stewart O'Nan. J'aime entrer dans la tête des personnages, découvrir leurs relations compliquées, leurs petits secrets, les faits marquants de leur jeunesse qui ont modelé leur caractère d'adulte. M'attacher à eux en dépit de leurs faiblesses, voire grâce à elles. Espérer que leurs problèmes se résoudront, même si ça ne peut pas, ne doit pas toujours être le cas dans un récit réaliste. 

Là? J'avais juste envie que tous les Whitshank crèvent les uns après les autres pour que s'achève ce bouquin atrocement ennuyeux. 

Dans "Une bobine de fil bleu", je n'ai réussi à m'attacher à aucun des personnages, ce qui en l'espace de 400 pages relève presque de l'exploit. La mère, Abby, sur laquelle se focalise l'essentiel de la narration, devrait apparaître comme sympathique avec son boulot de travailleuse sociale et sa manie de recueillir les gens seuls ou dans une passe difficile, mais je l'ai trouvée transparente de bout en bout, y compris dans la partie où on revisite sa jeunesse et sa rencontre avec le père, Red. Parmi ses quatre enfants, l'auteure laisse complètement les deux filles de côté: on saura juste que l'une est avocate en tailleur, l'autre un peu garçonne et menuisière dans l'entreprise familiale. Quant aux deux garçons: Denny est une véritable tête-à-claques, le type pas fiable dont on ne sait jamais trop comment il gagne sa vie, qui passe son temps à apparaître et disparaître sans explication (le lecteur n'en aura pas davantage que ses parents). Stem a une histoire potentiellement intéressante, mais qui n'est exploitée que de façon brève et superficielle. Les petits-enfants jouent les vulgaires figurants. Après avoir serré les dents pendant une grosse moitié du bouquin parce que je n'avais rien d'autre à lire sous la main, j'ai survolé les 150 dernières pages pour en finir au plus vite. Même l'écriture m'a semblé plate et inintéressante. Un pensum. 

mardi 4 avril 2017

"Chasseurs de livres T1" (Jennifer Chambliss Bertman)


Tous les ans, la famille Crane empaquette ses affaires et déménage dans un nouvel endroit - objectif: vivre tour à tour dans chacun des cinquante Etats américains. Cela n'est pas du goût d'Emily, douze ans, qui ne peut de ce fait jamais nouer d'amitiés durables. Heureusement, elle a une passion qui l'aide à oublier tout le reste: le jeu Book Scavenger, consistant à trouver des livres cachés dans des lieux publics. Et cette fois, ses parents ont justement décidé de s'installer à San Francisco, la ville de Garrison Griswold, le créateur de Book Scavenger, au moment exact où celui-ci lance une nouvelle chasse au trésor... 

Je ne pouvais qu'être intriguée par Book Scavenger, ce croisement du geocaching (que j'ai pratiqué assidûment pendant plusieurs années) et du bookcrossing (que j'ai essayé brièvement et sans aucun succès). L'auteure de "Chasseurs de livres" en fait un jeu haletant que j'aurais adoré pratiquer à l'âge d'Emily - ou même aujourd'hui, d'ailleurs! Son héroïne est une préado solitaire par la force des choses, mais qui va durant ce premier tome découvrir l'amitié, ses joies et ses difficultés tout en résolvant des énigmes littéraires basées sur l'oeuvre d'Edgar Poe. A mettre entre les mains de tous les jeunes lecteurs âgés de 9 ans et plus!

vendredi 31 mars 2017

"La petite librairie des gens heureux" (Veronica Henry)


Julius, le père bien-aimé qui l'avait élevée seul, vient juste de mourir, et Emily se sent le devoir de reprendre la librairie qu'il avait créée. Hélas, si Nightingale Books est devenu un lieu incontournable dans leur joli village des Cotswolds, elle perd beaucoup d'argent, et un promoteur local insiste pour en faire l'acquisition. Ecrasée par l'ampleur de la tâche, Emily s'interroge sur son avenir tandis que défilent devant elle des clients pour qui Julius était, bien plus qu'un simple commerçant, un passeur et un ami très cher...

En ce moment, j'ai besoin de livres-doudous qui font chaud au coeur, et malgré son titre un peu cucul, "La petite librairie des gens heureux" (en VO: "How to Find Love in a Bookshop") était exactement ce qu'il me fallait. Si quelques romances naissent effectivement dans ses pages, l'histoire est bien davantage centrée autour du deuil d'Emily, des problèmes de ses clients et du pouvoir transformateur de la littérature. Le paisible village de Peasebrook offre un cadre idyllique à l'action, et ses habitants sont si adorables qu'on se surprend à vouloir emménager là pour toujours, au sein de cette communauté chaleureuse et accueillante. Si vous avez lu et aimé Maeve Binchy ou Erica James, vous devriez adorer Veronica Henry.

Article publié à l'origine en octobre 2016, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

mercredi 29 mars 2017

"A gentleman in Moscow" (Amor Towles)


Le 21 juin 1922, le comte Alexander Ilych Rostov comparaît devant un tribunal bolchévique à Moscou. Parce qu'il est l'auteur d'un poème célèbre, publié avant la révolution et que beaucoup considèrent comme un appel aux armes, il n'est pas condamné à être fusillé mais assigné à résidence à l'Hôtel Métropole, où il résidait depuis quatre ans et dont il ne pourra plus sortir jusqu'à la fin de sa vie. Pas question de conserver sa suite somptueuse et ses trésors de famille: il sera installé dans une chambre de bonne avec les seules affaires que celle-ci pourra contenir. Pourtant, le comte ne se laisse pas abattre. Il aménage de son mieux son minuscule logis, développe une routine plaisante à l'intérieur de l'hôtel, se fait des amis parmi le personnel et devient le compagnon d'aventures d'une fillette de neuf ans prénommée Nina...

Voici quelques années, j'avais adoré le premier roman d'Amor Towles. Si l'auteur continue plus ou moins à explorer la même période historique que dans "Les règles du jeu", c'est à l'autre bout du monde qu'il nous emmène cette fois, dans la Russie dirigée par Staline. Et bien que "A gentleman in Moscow" évoque la domination communiste dans toute sa dualité - beaux idéaux et ferveur populaire d'une part, bureaucratie abusive et répression aveugle de l'autre -, c'est pour mieux souligner l'atmosphère presque hors du monde et du temps qui règne à l'intérieur du Métropole. Alexander est un personnage attachant, noble au meilleur sens du terme, plein de beaux principes mais profondément humaniste, doté une grande culture et d'un humour très fin. A l'exception d'un moment de désespoir, il fait toujours preuve de combattivité et de grandes ressources intérieures, porte toujours un regard humble autant qu'intelligent sur la société et les gens qui l'entourent. Et très vite, on se surprend à l'envier plutôt qu'à le plaindre, à vouloir aussi jouer les Eloïse adultes dans cet hôtel cinq étoiles.

lundi 27 mars 2017

"Dark matter" (Blake Crouch)


A 27 ans, Jason Dessen travaillait sur un projet qui aurait pu révolutionner la physique quantique. Puis il a rencontré Daniela Vargas, une jeune artiste qui est très vite tombée enceinte de lui. Tous deux ont alors mis leurs ambitions professionnelles de côté pour fonder une famille. Aujourd'hui, ils sont heureux ensemble et avec leur fils Charlie, mais s'interrogent sur le chemin qu'ils n'ont pas pris.

Jusqu'au jour où un inconnu braque Jason dans la rue, l'entraîne dans un entrepôt isolé et le bombarde de questions sur sa vie privée avant de l'assommer. Quand Jason reprend connaissance, il se trouve dans un autre monde, un monde où il travaille pour une organisation secrète qui a percé le secret du multivers, un monde où il est un génie acclamé mais a quitté Daniela à l'annonce de sa grossesse et sacrifié sa vie privé à sa carrière... 

Ce roman de Blake Crouch était n°1 des ventes sur Amazon lorsque je l'ai acheté, et vous savez combien je suis fan d'uchronies personnelles. Poussée par la curiosité, j'ai donc fait une entorse à ma règle et l'ai commandé en grand format pour me jeter dessus. Et j'avoue m'être retenue de lever les yeux au ciel pendant le premier tiers. Oui, bon, le mystérieux agresseur masqué, il faudrait être débile pour ne pas comprendre tout de suite de qui il s'agit. Franchement, quelle histoire cousue de fil blanc! Et puis cette manie de retourner à la ligne après chaque phrase, argh...

Après, je suis arrivée dans le deuxième tiers avec ses accents post-apocalyptiques, et j'ai trouvé ça tellement noir et angoissant que j'ai failli lâcher l'affaire. Mais même si je voyais toujours comment ça allait se terminer, mon intérêt était piqué. Ce qui ne m'empêchait pas de fulminer: prôner que le bon choix de vie, c'est forcément le mariage et la famille, que réaliser une découverte scientifique majeure pâlit en comparaison des joies du foyer, ça me paraissait terriblement convenu et réducteur. 

Et puis dans le dernier tiers, l'auteur est enfin parti dans une direction totalement inattendue et très intéressante, présentant à son protagoniste un dilemme affreux et apparemment insoluble, et l'histoire a viré au thriller psychologique haletant. Tout le long, j'ai eu l'impression de lire le scénario d'un blockbuster, calibré au millimètre sans aucun temps mort et avec beaucoup de scènes d'action - et de fait, en lisant les remerciements à la fin, j'ai découvert qu'un film était en cours de préparation. 

En conclusion, malgré quelques défauts hurlants, "Dark matter" (en VO ici) vaut bien la peine d'être lu, surtout si vous êtes vaguement fasciné par la physique quantique, le multivers et la notion d'identité.

Article publié à l'origine en août 2016, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

vendredi 24 mars 2017

"Tu sais ce qu'on raconte..." (Daniel Casanave/Gilles Rochier)


Tu sais ce qu'on raconte... dans les bistrots et les salles d'attente, dans les rues et les maisons, sur les chantiers et à l'intérieur des voitures? Il paraîtrait que le fils Gabory est revenu dans cette petite bourgade apparemment tranquille mais où un drame a eu lieu il y a quelques années. Est-il responsable? Certains pensent que non, d'autres en sont convaincus, et pendant toute la journée, les rumeurs vont bon train jusqu'à ce que quelques esprits vengeurs montent une expédition punitive...

Ce qu'il y a de remarquable dans cette bédé aux magnifiques dessins dans les tons rouges et bruns, c'est que le protagoniste principal n'apparaîtra jamais. Toute l'histoire est racontée à travers des tiers, des gens qui n'ont rien à voir avec l'affaire et ne font que rapporter ce qu'ils ont entendu et la façon dont ils l'interprètent. Ce qui, en plus de constituer un procédé narratif original et très bien utilisé, démontre de façon éclatante l'imbécillité des "on dit" et des réactions basées sur des faits non vérifiés. Les pages défilent presque trop vite, et "Tu sais ce qu'on raconte..." se conclut comme une gifle magistrale. Une très belle découverte.




jeudi 23 mars 2017

"Quoi qu'il arrive" (Laura Barnett)


Version Une: En 1958, Eva et Jim sont tous deux étudiants à Cambridge lorsqu'un jour, cherchant à éviter un chien, la jeune fille qui circulait en vélo roule sur un clou et crève. Le jeune homme qui passait justement par là, un livre de poche à la main, s'approche pour lui proposer son aide. Très vite, ils tombent amoureux et se marient dès l'obtention de leur diplôme.
Version Deux: Le chien s'écarte au dernier moment, et la rencontre n'a pas lieu. Eva et Jim font tous deux leur vie avec quelqu'un d'autre, mais se croisent périodiquement grâce à des amis communs et à chaque fois, éprouvent une connexion inexplicable...
Version Trois: La rencontre a lieu, mais Eva se découvre enceinte de son ex et décide de retourner avec lui - sans pour autant cesser de penser à Jim. 

Parfois, il suffit d'un instant, d'un détail en apparence insignifiant pour changer le cours de notre existence. Dans cette uchronie personnelle, Laura Barnett choisit d'explorer trois des chemins alternatifs que pourraient emprunter ses héros - en partant du principe qu'ils sont faits l'un pour l'autre et que leur amour doit s'accomplir d'une façon ou d'une autre, à un moment ou à un autre. Je ne crois pas à la prédestination ni aux âmes soeurs, mais en tant que prétexte littéraire, ici, cela fonctionne très bien. J'aime aussi le fait que, si la Version Une pourrait d'abord être considérée comme "la bonne", et les autres comme de regrettables erreurs de parcours, il apparaît assez vite que pour Eva et Jim, il n'existe pas de moyen de réussir sur tous les plans. Aucun choix ne leur permet de cocher toutes les cases: heureux en amour et en famille, accomplis sur le plan créatif et professionnel... Dans chaque version, les écueils sont différents, mais il est impossible de les éviter tous. On pourrait trouver cette vision des choses un peu décourageante; personnellement, elle me semble juste réaliste et touchante. 

D'habitude, j'accroche fort à un roman quand je reconnais certains de mes traits de caractère ou de mes préoccupations personnelles chez les héros; ici, ce n'est pas franchement le cas. Ce dans quoi je me suis reconnue - ce dans quoi tout lecteur devrait se reconnaître -, c'est dans l'universalité des situations, la valse perpétuelle des choix décisifs, des satisfactions et des regrets, des triomphes et des erreurs, des anniversaires en famille et des deuils successifs. Laura Barnett évoque nombre de sujets douloureux: ici, la maladie mentale et le suicide, là, l'échec et l'alcoolisme; ici, le sentiment que la vie s'écroule quand un conjoint tombe amoureux de quelqu'un d'autre, là, la difficulté de devenir le soignant de l'être aimé dont l'état se dégrade un peu plus chaque jour. Elle réussit à mettre des mots très justes sur toutes les formes de chagrin, sans jamais tomber dans le misérabilisme ou la dramatisation. Bien que je l'aie terminé en larmes, "Quoi qu'il arrive" (en VO: "The versions of us") n'est pas un roman que l'on referme en voyant la vie en noir; il donne, au contraire, le sentiment libérateur que quoi que l'on fasse, on n'aura jamais tout bon - mais jamais tout mauvais non plus, et qu'au final, aucun chemin ne vaut réellement mieux que les autres: ils sont juste tous différents.

Article publié à l'origine en juin 2015, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

mercredi 22 mars 2017

"Sorcières associées" (Alex Evans)


Dans la cité millénaire de Jarta, la magie refait surface à tous les coins de rue. Les maisons closes sont tenues par des succubes, les cimetières grouillent de goules. Pour Tanit et Padmé, sorcières associées, le travail ne manque pas. Mais voilà qu'un vampire sollicite leur aide après avoir été envoûté par un inconnu, tandis que d'étranges incidents surviennent dans une usine dont les ouvriers sont des zombies... Tanit et Padmé pensaient mener des enquêtes de routine, mais leurs découvertes vont les entraîner bien au-delà de ce qu'elles imaginaient. En effet, à Jarta, les créatures de l'ombre ne sont pas les plus dangereuses...

Chouette découverte que ce roman d'Alex Evans paru dans la nouvelle collection Bad Wolf d'ActuSF. Les deux protagonistes (dont j'ai parfois eu du mal à distinguer les "voix", même si Tanit est du genre à jurer beaucoup et à employer plus d'argot que Padmé) enquêtent en parallèle sur des affaires aussi variées qu'intrigantes - et qui, on s'en doute, vont se révéler liées entre elles. Si le monde est presque trop touffu, et si on se perd un peu entre les différentes cultures présentées, la cité de Jarta offre un cadre agréablement animé et métissé. Tanit et Padmé ont toutes les deux un lourd passé pour avoir combattu dans les camps opposés d'une guerre récurrente; avant d'ouvrir ensemble un cabinet de sorcellerie, la première était une espionne et la seconde une chirurgienne, des compétences qu'elles continuent à mettre à profit dans leur nouvelle vie et qui donnent un relief agréable à leurs personnages. L'action avance sans temps morts ni à-coups, et pour ma plus grande joie, l'auteure nous épargne le poncif fantasy-esque de la grosse bataille finale. Malgré quelques tentatives de drague, elle n'encombre pas non plus ses héroïnes hautes en couleur avec une bête histoire d'amour, et j'ai beaucoup apprécié sa critique sous-jacente du capitalisme effréné. Bref, j'espère bien retrouver Tanit et Padmé dans d'autres aventures!

mardi 21 mars 2017

"Nous autres simples mortels" (Patrick Ness)


Tout le monde ne peut pas être l'Elu(e). 
Au fil des générations, les indie kids au prénom et à la destinée hors du commun ont repoussé une vague de zombies, une autre de fantômes mangeurs d'âmes, et ont mis fin à une épidémie de romance vampirique. Cette fois, ils luttent contre la Cour des Immortels qui à coups de faisceaux de lumière bleue explosive tente de prendre possession de la Terre. 
Mais ceci n'est pas leur histoire. 
"Nous autres simples mortels" (en VO: "The rest of us just live here") est l'histoire de la majorité généralement invisible dans les histoires fantastiques, celle des jeunes gens ordinaires qui assistent à ces combats épiques en simples spectateurs tout en essayant de survivre aux maux habituels de l'adolescence. 
Il y a Mikey, le narrateur, bouffé par des troubles obsessionnels compulsifs. Il y a sa soeur Mel, toujours à la limite de retomber dans l'anorexie qui l'a déjà tuée une fois. Il y a leurs amis Jared, joueur de foot américain bien en peine de vivre son homosexualité dans leur petite ville de province, et Henna, fille de missionnaires très stricts qui veulent l'entraîner dans la Centrafrique en guerre pendant les grandes vacances. Tous disent n'aspirer qu'à survivre à leur remise de diplômes et pouvoir enfin partir à la fac, mais Mikey voit venir avec angoisse le moment où leur petite bande se dispersera. 
Et pendant qu'ils gèrent leurs problèmes scolaires, familiaux et amoureux, l'en-tête de chaque chapitre raconte en quelques phrases lapidaires les retournements de situation abracadabrants de la bataille entre les indie kids et la Cour des Immortels, de sorte que les héros habituels des romans fantastiques sont réduits au rôle d'ombres chinoises s'agitant à l'arrière-plan.
Dans un univers qui rappelle fortement le Buffyverse, Patrick Ness se moque gentiment des codes du genre en soulignant leur absurdité (les adultes qui ne voient jamais rien, sont frappés d'amnésie sélective ou imputent les explosions bizarres à une énième "fuite de gaz"). Par contraste, sa peinture des troubles de l'adolescence est hyper-réaliste, voire poignante par moments. La juxtaposition des deux produit un roman original et rafraîchissant, qui mérite d'être découvert.

Article publié à l'origine en juillet 2016, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

lundi 20 mars 2017

"Alex Woods face à l'univers" (Gavin Extence)


A l'âge de 11 ans, Alex est touché par la chute d'un météore et survit à peu près indemne - à ceci près qu'il devient épileptique, et une curiosité pour tous les scientifiques du monde. Tandis qu'il s'efforce d'apprendre à contrôler sa maladie, il fait la connaissance d'Isaac Petersen. Ce vieux monsieur qui a combattu au Vietnam est revenu blessé à la jambe et fervent pacifiste, mais aussi quelque peu misanthrope. Pourtant, une amitié très forte se développe entre lui et l'adolescent dépourvu de père autant que de copains de son âge. M. Petersen fait découvrir Kurt Vonnegut  et la musique classique à Alex; il lui enseigne quelques vérités essentielles et lui apprend à conduire. Aussi, quand il apparaît que son vieil ami est atteint d'une maladie incurable, Alex décide de l'accompagner jusqu'au bout de son voyage...

D'accord, le suicide assisté, ce n'est pas ce qui se fait de plus gai comme thème de roman (du moins le vieux monsieur ne se meurt-il pas d'un cancer, OUF!). Mais en vérité, ce n'est que le prétexte à raconter une amitié hors-normes et l'initiation à la vie du jeune narrateur. Mélange de grande précocité et d'attendrissante candeur, Alex m'a beaucoup fait penser au prodigieux T. S. Spivet. Et j'ai ri de ses mésaventures au moins aussi souvent que j'ai eu la gorge nouée. Les romans intelligents, drôles et émouvants à la fois ne courent pas les rues. Si vous n'êtes pas rebuté par le sujet, je vous conseille vraiment de vous pencher sur  "Alex Woods face à l'univers" (en VO: "Universe Versus Alex Woods").

Article publié à l'origine en juin 2013, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

samedi 18 mars 2017

"Every anxious wave" (Mo Daviau)


Ex-guitariste d'un groupe d'indie rock assez connu et désormais propriétaire de bar, Karl Bender aborde la quarantaine solitaire et désabusé, avec un appart' pourri et un seul véritable ami - un über geek du nom de Wayne DeMint. Jusqu'au jour où il tombe tête la première par le plancher de sa penderie et atterrit trois mois plus tôt. Avec l'aide de Wayne, il construit une machine à voyager dans le temps qui permet d'utiliser son "trou de ver" pour assister à des concerts mythiques ou voir sur scène des musiciens disparus. Il en fait même un petit business assez rentable, mais avec des règles très strictes: ne jamais se rendre dans le futur, ne jamais interagir avec le passé, ne jamais rien en rapporter. Puis un jour, Wayne décide d'empêcher l'assassinat de John Lennon, et Karl l'envoie par erreur, non pas en 1980, mais en 980 où il est impossible de trouver une charge électromagnétique suffisante pour le voyage de retour. Afin de récupérer son ami, il se met en quête qu'un astrophysicien. Entre en scène Lena Geduldig, une punk brillante et sarcastique de 99 kilos qui s'est fait tatouer le même extrait de chanson que Karl. La connexion est immédiate... 

Peu de temps avant de tomber sur ce premier roman de Mo Daviau, j'avais failli être dégoûtée des histoires de voyage dans le temps par "All our wrong todays" d'Elan Mastai, atrocement mal écrit et épouvantablement sexiste. Comme quoi, les romans à thème se suivent et ne se ressemblent pas. Parce qu'"Every anxious wave" est une réussite à tous les niveaux. Un style superbe, mordant et mélancolique à la fois, qui donne envie de coller des Post-It partout pour retrouver tel ou tel passage plus tard. Une héroïne glorieusement imparfaite comme on aimerait en rencontrer plus souvent. Une histoire bien ficelée et pas particulièrement prévisible, qui joue autant sur la nostalgie du passé que sur la crainte de l'avenir. Des péripéties qui exploitent à fond la faillibilité humaine des personnages. Les lecteurs avides d'explications scientifiques seront probablement déçus, tandis que ceux qui connaissent bien la scène indie rock des années 1990 auront droit à un supplément de kif. Je ne suis ni dans le premier ni dans le second cas, et j'ai absolument adoré. 

samedi 11 mars 2017

"Le gardien des choses perdues" (Ruth Hogan)


A la mort de son patron, l'écrivain Anthony Peardew, Laura hérite de la demeure victorienne de celui-ci ainsi que d'une étrange mission: tenter de restituer à leur propriétaire tous les objets perdus qu'il a collectionnés au fil des ans pour tenter de se racheter. En effet, dans les années 70, le jour de la mort de sa fiancée Thérèse, Anthony a lui-même inexplicablement égaré la médaille qu'elle lui avait confiée en lui faisant promettre de ne jamais s'en séparer...

Dans "Le gardien des choses perdues", on suit simultanément deux histoires. De nos jours, Laura, l'ancienne assistante d'Anthony, tâtonne pour exécuter les dernières volontés du défunt tout en tissant maladroitement des liens avec Sunshine, une jeune voisine trisomique, et Freddy, le jardinier taciturne avec qui elle aimerait bien retrouver l'amour après un premier mariage raté. Ses efforts sont compliqués par les manifestations de l'esprit de Thérèse, qui semble incapable de trouver le repos. Elle attend manifestement quelque chose, mais quoi?

Parallèlement, dans les années 70, une jeune femme nommée Eunice croise sans le savoir la route d'Anthony au moment du décès de Thérèse - et ramasse la médaille de celle-ci, qu'il a fait tomber par inadvertance. Elle se rend à un entretien pour un poste de secrétaire dans l'édition. Embauchée sur-le-champ, elle développe très vite une grande complicité avec son patron Bomber, dont elle partage l'amour du cinéma et des chiens...

Ce roman de Ruth Hogan m'a laissée très partagée. D'un côté, j'ai aimé le thème des objets perdus à l'histoire souvent douce-amère sinon tragique, insérée dans le récit principal sous forme de nouvelles; la façon dont les deux lignes temporelles se font écho en reprenant un même élément marquant lors de chaque transition; le personnage d'Eunice et son choix délibéré d'un "mariage" platonique avec l'homme dont elle est folle mais qui préfère les autres hommes; l'atmosphère délicieusement anglaise - soulignée par la consommation de moult tasses de thé - de Padua, la maison d'Anthony.

De l'autre, je me serais bien passée de la gentillette histoire de fantôme; je suis partagée sur la présence de Sunshine (c'est sympa de montrer une ado trisomique sous un jour positif, mais son côté envahissant m'a mise assez mal à l'aise); j'ai trouvé Laura, Freddy et leur relation d'une fadeur absolue, le succès instantané de leur site internet pas crédible du tout et la traduction terriblement littérale, émaillée d'un tas de détails qui m'ont fait grincer des dents (non, ce n'est pas sur un vélo que Tom Cruise circule dans "Top Gun", et le Diet Coke a un nom en français...). Au final, j'ai eu l'impression qu'il y aurait eu de quoi faire un très chouette roman à condition de moins abuser des bons sentiments et des facilités scénaristiques.

lundi 6 mars 2017

"A cause de la vie" (Véronique Ovaldé/Joann Sfar)


Nous sommes en octobre 1984 à Paris. Nathalie, 11 ans, vit seule avec sa maman dans un immeuble de six étages sans ascenseur, rue Céleste-Cannard. Parce qu'elle pense qu'un vrai prénom doit venir du fond de soi, elle s'est rebaptisée Sucre de Pastèque. Elle va à l'école en peignoir de catcheur marqué Demonius dans le dos et serre-tête à plumes. C'est une enfant solitaire et mélancolique, qui rêve qu'un parfait gentleman viendra un jour l'arracher à sa morne existence. Ce gentleman, elle croit le trouver en Eugène, le fils bègue des nouveaux voisins du dessus qui vient lui emprunter une pompe à vélo. Ebloui par cette divine créature, Eugène s'applique à relever les défis qu'elle lui dépose chaque jour dans le ficus du couloir - jusqu'à ce qu'un drame survienne...

Belle surprise que cet ouvrage conçu conjointement par l'écrivaine Véronique Ovaldé et le bédéaste multi-casquettes Joann Sfar. J'imaginais une bédé classique lorsque je l'ai acheté sous cellophane; en réalité, il s'agit plutôt un court roman illustré en grand format. Difficile à classer dans une bibliothèque, donc - mais qu'importe: c'est une merveille de sensibilité et de nostalgie, à la prose évocatrice et délicieusement fantaisiste.

"Sucre de Pastèque se lève pour se préparer un grand bol de chocolat au lait (lait écrémé, capsule verte). En le dégustant à petites gorgées, elle se dit, bien calée dans ses oreillers, que c'est délicieux d'être malheureuse quand on l'a décidé, pour se distraire, un jour de congé. Elle sent qu'elle va pleurer un peu et que ce sera très agréable." 

"En fait le chat de monsieur Ripolino n'entre jamais nulle part, il reste sur le seuil et jette des regards circonspects à l'intérieur des domiciles de chacun, assis sur le paillasson. Il a toujours le même air méditatif, un peu condescendant, de celui qui pourrait tout à fait vivre en autogestion et qui vous accorde, magnanime, de prendre soin de lui." 

"Nathalie écoute le bruit du square et de la rue en juillet, elle se sent prise d'un doux accablement. C'est une langueur très particulière, une langueur urbaine et estivale, quelque chose qui a à voir avec la poussière, la dioxyde de carbone, le cri des martinets, l'absence de Dieu et notre nature provisoire."





samedi 4 mars 2017

"Un clafoutis aux tomates cerise" (Véronique de Bure)


Jeanne a 90 ans. Veuve depuis des années, elle vit à la campagne, dans une vieille maison désormais trop grande pour elle, avec un couple d'agriculteurs presque aussi âgés pour seuls voisins proches. Pourtant, elle ne s'ennuie jamais. Quand elle ne retrouve pas ses amies pour un goûter - ou un apéro au muscat - et de longues parties de bridge, Jeanne faits des mots croisés et des patiences, cuisine les fruits et les légumes de son jardin en prévision d'une visite de ses enfants et petits-enfants, observe l'évolution de la nature et note ses pensées dans un carnet au jour le jour. ("Finalement, les seuls moments où je m'ennuie, ce ne sont pas ceux où je suis seule, ce sont ceux où je suis en compagnie de gens ennuyeux.") Elle ne rate jamais la Messe le dimanche, a un mal fou à comprendre comment fonctionne son téléphone portable et se sent totalement larguée par la technologie moderne, mais fait parfois preuve d'une plus grande ouverture d'esprit que sa descendance. ("Mon neveu affirme que l'homosexualité est la cause majeure du déclin des empires grec et romain. Ca m'étonne un peu.")

Très en forme pour son âge, elle voit néanmoins tomber un par un les gens de sa génération et adopte un certain détachement fataliste pour se protéger ("Comme le reste, les sentiments s'usent. La colère se tempère, l'affection s'assoupit, la compassion s'étiole. Le bruit du monde ne nous parvient plus que de très loin, vague écho d'une vie qui ne nous concerne plus. Les chagrins des autres se diluent dans les brumes de plus en plus épaisses de nos existences fragiles, ils nous atteignent moins. Les gens meurent, souffrent, pleurent, et nous, on ne pense qu'à se sauver. On ne veut pas se voir dans le miroir de la vieillesse que nous renvoient les autres, ceux qui n'ont pas notre chance. Alors on détourne le regard et on poursuit notre petite existence en s'efforçant d'oublier que nous aussi, on arrive à la toute fin."). Si elle a conscience que le bout du chemin approche pour elle, cela ne l'empêche pas de profiter des plaisirs simples que la vie peut encore lui offrir et d'être très lucide sur les changements que la vieillesse provoque chez elle. 

"Un clafoutis aux tomates cerises" est le journal que Jeanne tient pendant un an, depuis le premier jour du printemps jusqu'à la fin de l'hiver suivant. Dans un style sans fioritures, elle y décrit son quotidien tranquille mais agréable, convoque ses souvenirs désormais adoucis par le passage du temps, confesse son égoïsme grandissant et ses difficultés lorsqu'on bouscule ses habitudes. Avec une totale absence de sentimentalisme, Véronique de Bure dresse le portrait nuancé et apaisant d'une nonagénaire à qui on aimerait tou(te)s ressembler plus tard.

mardi 28 février 2017

Concours "Archer & Bennett 1: Hadès": la gagnante!




C'est donc Cécile de Brest qui remporte le livre cette fois. 

Envoie-moi tes coordonnées postales le plus rapidement possible à: leroseetlenoir@hotmail.com

Merci à toutes pour votre participation et à bientôt pour d'autres concours!

lundi 27 février 2017

Concours "La tour aux mille étages T1: Inacessibles": la gagnante!


C'est donc Mimi chocolat qui remporte le livre cette fois. 

Envoie-moi tes coordonnées postales le plus rapidement possible à: leroseetlenoir@hotmail.com

Merci à toutes pour votre participation. Si vous n'avez pas gagné cette fois, n'oubliez pas qu'il y a juste sous ce billet un autre concours auquel vous pouvez encore participer jusqu'à ce soir!

mercredi 22 février 2017

Concours: "Archer & Bennett T1: Hadès" (Candice Fox)


Sydney, années 90: Hadès règne sur une décharge, un univers de sculptures étranges où des hommes viennent solliciter son aide pour faire disparaître des corps. Un soir, on lui amène deux jeunes enfants rescapés d'un cambriolage qui a mal tourné. Il s'apprête à les tuer, mais leur regard froid le pousse à les adopter. Au fil des ans, il va tout leur apprendre, dont son savoir-faire si particulier.
Sydney, de nos jours: Frank Bennett rejoint la brigade criminelle et fait la connaissance d'Eden, sa nouvelle coéquipière. Leur première enquête débute immédiatement: des corps démembrés auxquels il manque des organes ont été découverts dans une marina....

Aujourd'hui, je vous propose de gagner un exemplaire de ce thriller australien qui, bien qu'étant le premier tome d'une trilogie, peut parfaitement se lire tout seul car il offre en soi une conclusion satisfaisante. Pour cela, laissez-moi un commentaire dans lequel vous m'indiquerez la première chose qui vous vient à l'esprit quand on vous parle de l'Australie. Clôture du concours lundi 27 à minuit; tirage au sort et annonce des résultats le lendemain matin. Envoi en Europe seulement. Bonne chance à tous!

mardi 21 février 2017

Concours: "La tour aux mille étages T1: Inaccessibles" (Katharine McGee)


Vous avez adoré "Gossip girl" et "Pretty little liars"? Vous n'avez rien contre une pointe de science-fiction? Rendez-vous en 2118 dans cette tour aux mille étages où plus les gens sont riches, plus ils habitent près du sommet. Dès l'introduction, une jeune fille fait une chute mortelle depuis le toit. Qui est-elle? S'agit-il d'un accident ou a-t-elle été poussée - et si oui, par qui et pourquoi? Telles sont les questions auxquelles ce premier tome va répondre en remontant deux mois en arrière et en présentant tour à tour le point de vue de cinq personnages dont les destins vont se mélanger jusqu'au soir fatal...

Je vous propose aujourd'hui de gagner un de mes exemplaire s de traductrice d'"Inaccessibles", paru en début de mois chez Michel Lafon. Pour cela, laissez-moi un commentaire dans lequel vous me direz quel est l'étage le plus élevé auquel vous avez jamais habité (pour moi, c'était le 17ème, entre mes 4 et mes 10 ou 11 ans!). Clôture le dimanche 26 février à minuit; tirage au sort et annonce du gagnant le lendemain. Envoi en Europe seulement. Bonne chance à tous!

dimanche 19 février 2017

"Les Liszt" (Kyo Maclear/Julia Sardà)


Dans la famille Liszt, tout le monde a la manie de faire des listes. Le père énumère les terrible corvées et les insectes ailés, la mère des maladies épouvantables et les plus grands footballeurs de tous les temps, la fille aînée dresse des palmarès de fromages et de chansons de David Bowie, le fils cadet noircit des pages et des pages pour tromper ses angoisses nocturnes tandis que le benjamin recense les activités amusantes. Jusqu'au jour où un étrange visiteur entre chez eux sans frapper...

C'est la magnifique couverture de cet album jeunesse qui m'a poussée à le regarder de plus près, et son sujet qui a achevé de me convaincre: comment ne pas craquer pour l'histoire de toute une famille d'obsédés des listes? Et de fait, "Les Liszt" est tout aussi enchanteur qu'il y paraît au premier abord. J'ai eu un énorme coup de coeur pour le travail de l'illustratrice barcelonaise Julia Sarda, et je note que cette petite merveille nous est une fois de plus apportée par les excellentissimes éditions de La Pastèque.




vendredi 17 février 2017

"March comes in like a lion T1 & 2" (Chica Umino)


Rei Kiriyama, 17 ans, fut seulement le 5ème collégien à passer joueur professionnel de shôgi. Pourtant, les échecs japonais ne sont pas une passion pour lui. Il a commencé à les pratiquer pour se rapprocher de son père puis, après la disparition brutale de ses parents et de sa petite soeur, pour faire plaisir son père adoptif - ce qui lui a valu la haine des enfants de celui-ci. 

Aujourd'hui, Rei vit seul dans un appartement à peine meublé, au bord d'un grand fleuve dont la proximité l'apaise. Il a repris le lycée avec un an de retard mais, malgré de bons résultats scolaires, ne s'y est fait aucun ami. C'est un jeune homme profondément marqué par son passé, qui ne sait pas qui il est ni où il va et dont seuls les tournois de shôgi structurent la morne existence. 

Mais un jour, il fait la rencontre de trois soeurs également orphelines qui vivent dans une vieille maison un peu décrépite. Akari, l'aînée, travaille au magasin de gâteaux de son grand-père le jour et fait l'hôtesse dans le bar de sa tante la nuit Hina, la cadette, va au collège et a le béguin pour un joueur de baseball très convoité par toutes les filles de sa classe. Momo, la benjamine, est encore à la maternelle. Même si leur mère leur manque beaucoup, chez elles, tout n'est que rires et bavardages, une effervescence qui contraste très fort avec l'atmosphère presque funèbre de l'appartement dépouillé de Rei...

Drôle de série que "March comes in like a lion (et à ce stade, non, je ne sais pas à quoi le titre fait allusion, même si j'imagine qu'il s'agit d'une tactique de shôgi ou autre élément lié à ce jeu). Dès les premières pages, elle dégage une puissante impression de solitude et d'errance intérieure. On sent combien Rei est perdu, combien il s'est coupé de ses propres émotions et refoule ses mauvais souvenirs pour arriver à survivre, combien il répugne à s'abandonner à l'affection chaleureuse des trois soeurs. Lorsqu'il n'est pas en train de jouer au shôgi, les pages qui lui sont consacrées sont souvent muettes et d'une austérité extrêmement mélancolique.

Par contraste, dès que les trois soeurs font irruption dans le récit, les cases deviennent joyeusement bordéliques, encombrées de bulles de dialogue qui partent dans tous les sens et souvent squattées dans les coins par des chats perpétuellement affamés. On notera aussi la touche d'humour apportée par Harunobu Nikaîdo, le rival et meilleur ami auto-proclamé de Rei, un garçon joufflu, déterminé et envahissant dont les pitreries dissimulent de graves problèmes de santé. Ici, personne n'a la vie facile et chacun se débrouille comme il peut pour tracer son chemin en dépit de tout. Un manga émouvant, en cours depuis dix ans au Japon et dont j'ai hâte de découvrir la suite. Deux tomes sont déjà disponibles en français, le 3ème suivra en avril et le 4ème en juin.

mardi 7 février 2017

"Les poisons de Katharz" (Audrey Alwett)


A Katharz, ville-prison ans laquelle sont expédiés les criminels, le meurtre est légal et même récompensé. Ténia Harsnik, la dirigeante, y règne par la terreur et aime jouer de la guillotine. Non qu'elle soit cruelle, mais il lui faut coûte que coûte maintenir le nombre d'habitants sous le seuil des cent mille âmes. Le dépasser conduirait hélas à la fin du monde, et ce serait désagréable. 

Bien entendu, les enjeux sont secrets. Bien entendu, le marchand de sortilèges Sinus Maverick prépare un coup d'Etat infaillible. Bien entendu, le Prince Alastor a planifié de raser la ville avec sa trop nombreuse armée. Bien entendu, Dame Carasse, la seule sorcière capable d'affronter ce chaos, vient de ficher le camp. Bien entendu...

Je connaissais Audrey Alwett uniquement comme scénariste de bédé. C'est grâce à une copine libraire que j'ai découvert la semaine dernière qu'elle avait publié un soi-disant excellent roman chez Bad Wolf, la collection fantasy d'ActuSF. Je m'y suis plongée par curiosité, et dès les premières pages, j'ai été frappée par le caractère pratchettesque - pratchettien? - de l'écriture comme des personnages. Même humour mordant, même esprit satirique, même références culturelles constituant autant de clins d'oeil aux amateurs,  même magie loufoque, même héroïnes sévères qui terrifient leur entourage tout en étant animées par les meilleures intentions, mêmes personnages secondaires délicieusement hauts en couleurs, même façon d'aborder une question morale universelle sous couvert d'univers alternatif. Du coup, "Les Poisons de Katharz" aurait pu n'être qu'une pâle copie d'un tome des Annales du Disque-Monde, mais non: il est exécuté (ha ha) avec suffisamment de brio pour soutenir la comparaison avec un des maîtres du genre. Je me suis franchement marrée tout du long, et je vous le recommande à mon tour.

"Selon les jours, Dame Carasse se donnait cinquante ans bien tassés ou la petite soixantaine, ce qui lui convenait assez car elle n'avait aucun talent pour la jeunesse. Elle avait la ride noble qui vous pose un regard. Mais ce qui la rendait reconnaissable à cent mètres, c'était une paire de maxillaires étonnamment musclée qui vous douchait les insolences comme un rien. Elle aimait qu'on la redoute, c'était pratique au quotidien, c'est d'ailleurs pourquoi elle était devenue grande, avec une solide carrure. (...) Très intelligente, mais pas au point d'avoir appris à le cacher, on aurait pu briser des briques sur son ego sans craindre de l'égratigner." 

"Avant d'atterrir à ce poste qu'on lui avait présenté comme une promotion, (...) Eustache Badufond avait été victime d'une douzaine de tentatives de meurtre. Un statut de victime qu'il compensait amplement en étant responsable de trois fausses couches générées par des crises de nerfs, d'une trentaine d'apoplexies et du suicide de cinq jeunes gens qui s'étaient tailladé les veines en déclarant que "si c'était ça, la vie, alors non merci". L'homme avait rempli ses fonctions à Katharz avec la même scrupuleuse incompétence toute sa vie. A un moment donné, il était mort sans s'en rendre compte. La faute en était peut-être au crépitement de magie permanent qui sourdait du mur, à moins que ce ne fût une volonté de faire chier le monde absolument surnaturelle, mais Eustache Badufond était revenu d'entre les morts dès le lendemain sous forme d'un zombie. Avec le temps, sa peau s'était parcheminée et crissait comme les formulaires qu'il affectionnait tant."

dimanche 5 février 2017

"La cantine de minuit T1" (Yarô Abe)


C'est un petit restaurant qui ne paye pas de mine. Situé dans le quartier chaud de Shinjuku, à Tokyo, il est ouvert tous les jours entre minuit et sept heures du matin. Sa carte se limite à un menu fixe et trois types de boissons, mais en réalité, le patron peut préparer n'importe quel plat à la demande pour peu qu'il ait les ingrédients sous la main. Autour de son comptoir se succèdent des gens de la nuit - yakuza, stripteaseuse, entraîneuse de bar, propriétaire de boîte gay, catcheuse, boxeur, ou encore cambrioleurs - qui partagent ce qu'évoquent pour eux les plats réclamés. Parfois, ils se chamaillent sur la façon d'assaisonner ou de manger un aliment; parfois, à force de se côtoyer, ils forment des couples ou des amitiés improbables.

Bien que bonne cliente pour les mangas culinaires, je n'étais pas certaine d'apprécier celui-ci lorsque je l'ai acheté: j'avais un peu de mal avec le dessin des visages et je craignais que ça ne me gâche le récit. En réalité, je m'y suis faite très vite, et j'ai même fini par apprécier le fait que le graphisme ne ressemble pas à celui d'un millier d'autres mangas.

Ici, pas d'histoire à proprement parler, mais des chapitres courts comme autant de nouvelles, chacun axé autour d'un plat et d'un ou deux clients du restaurant. Si la nourriture est ce qui les rassemble, elle n'est pas le thème principal comme dans "Le gourmet solitaire", "Oishinbo" ou "What did you eat yesterday": juste un prétexte pour raconter des tranches de vie un peu à la marge de la société japonaise (et en même temps très typiques de celle-ci). Les plats présentés sont du genre simple et sans prétention. Tout le monde les connaît et les apprécie; tout le monde a des souvenirs liés à eux et une idée bien précise sur la meilleure façon de les consommer, ce qui contribue a créer une atmosphère de camaraderie nocturne étrangement apaisante. J'ai aimé "La cantine de minuit" beaucoup plus que je ne m'y attendais, et j'achèterai volontiers les prochaines tomes.

vendredi 3 février 2017

"L'espace d'un an" (Becky Chambers)


En principe, je ne lis pas de science-fiction - d'ailleurs, après plus de 500 critiques de livres publiées, c'est la toute première fois que j'utilise ce tag. Au mieux, les histoires de vaisseaux spatiaux, d'extraterrestres et d'explorations de la galaxie m'ennuient; au pire, elles m'angoissent. Mais depuis quelques mois, plusieurs de mes amis me vantaient chaleureusement les mérites de ce roman de Becky Chambers: "Tu vas voir, c'est super positif et feel good". J'avoue: la curiosité a fini par l'emporter. Et je ne le regrette pas, car "L'espace d'un an" est une pépite qui m'a fait tout oublier l'espace de quelques heures.

Ici, il n'est pas question de sauver la galaxie, de s'opposer à un régime totalitaire, de livrer des batailles épiques ou quoi que ce soit d'aussi ébouriffant, mais de la vie quotidienne à bord d'un sympathique vaisseau de bric et de broc à l'équipage cosmopolite. Les humains (le capitaine, la greffière, les deux techniciens et l'ingénieur en carburant) ont la peau foncée pour la plupart et sont considérés comme une race mineure qui est parvenue à rejoindre la confédération galactique par chance plus que par mérite. La pilote appartient à une espèce simili-reptilienne très affectueuse, qui ignore toute notion de pudeur et dont la notion de famille diffère immensément de la nôtre. Le médecin-cuisinier amoureux des plantes est l'un des derniers représentants d'une autre espèce dont les membres se sont entretués quasiment jusqu'à l'extinction. Le navigateur est un étrange symbiote, seul capable de percevoir et de comprendre la sous-couche de l'espace. L'AI a développé une personnalité propre et envisage de se transférer dans un corps.

Leur travail consiste à percer des tunnels pour faciliter les déplacements longue distance. Un jour, on les embauche pour relier au reste de la galaxie le monde d'un clan très belliqueux qui vient juste de rejoindre la confédération. A cause de l'éloignement et de l'isolement de ce dernier, il est prévu que la mission dure environ une année. Et pendant cette année, on observe les interactions de l'équipage; on découvre petit à petit les secrets de chacun de ses membres; on visite avec eux des mondes étranges et on fait connaissance avec d'autres cultures; on partage leurs problèmes et leurs rencontres bonnes ou mauvaises; on rit de leurs mésaventures, on sourit de leurs amitiés et on s'émeut de leurs amours parfois très particulières. Si la galaxie n'est pas toujours un endroit paisible et si les membres de l'équipage ont aussi leurs frictions, la bienveillance et l'ouverture d'esprit dominent toujours. Par les temps qui courent, ça fait un bien fou.

En lisant ce roman, j'ai eu moi aussi envie d'arpenter les couloirs du Voyageur, de m'asseoir dans son jardin sous bulle transparente, de partager les repas exotiques de l'équipage, de baigner dans l'atmosphère familiale et chaleureuse qui règne à bord. J'ai admiré le talent avec lequel Becky Chambers a su créer des personnages si vivants, si bien caractérisés et si follement attachants que pendant les derniers chapitres, j'avais le coeur qui battait super fort et je retenais mon souffle pour eux. Je les aurais bien suivis l'espace de deux, dix ou même vingt ans de plus.

J'ai lu ce roman en anglais et ne peux donc rien dire sur la traduction française.